BIRD, L'HOMME - TEMOIGNAGES

 

  "Un musicien qui déclare qu'il joue mieux quand il a fumé, qu'il s'est piqué ou qu'il est ivre, est un fieffé menteur. Quand j'ai bu, je ne peux même pas me servir correctement de mes doigts, sans parler de la pauvreté de mes idées. A l'époque où je me droguais, je pouvais penser que je jouais mieux, mais quand j'écoute mes disques d'alors, je me rends très bien compte que c'est faux" (Charlie PARKER, dans Hear me Talkin' to Ya, de Nat Shapiro et Nat Hentoff)

BIRD: "Je sais que je vais me foutre en l'air un de ces jours, mais mon vieux, je ne suis pas un mauvais gars, çà ne concerne que mon existence et je ne peux pas m'en passer"

"Si un jour des tas de gens s'en mettent plein les poches grâce à ce que tu as inventé alors que toi tu crèves de faim, tu pourras venir me faire un sermon". (Charlie PARKER à Babs Gonzales dans Jazz Is, de Nat Hentoff)

"Je ne laisse personne m'approcher vraiment. Pas même toi, Basheer, et pas même ma femme" (Charlie PARKER à Ahmed Basheer, cité par Ross Russell dans Bird Lives)

 

Angelo ASCAGNI (fan de Jazz et peintre) : " Bird m'inspirait un sentiment incroyable de sécurité, et c'est là un de mes meilleurs souvenirs. Il vous communiquait une sensation de bien-être parce qu'il était sûr de lui. Il savait toujours où il allait et pourquoi il était là. Je crois que son charme personnel jouait beaucoup aussi (....). Vous pouviez rencontrer Bird plein aux as, plastronnant au volant d'une nouvelle voiture, ou au contraire sans un rond, prêt à vous taper d'un demi dollar, mais il ne s'affolait jamais. Il disait : - Pourquoi se faire du mouron pour le fric dans une ville comme New York ? Il y avait toujours moyen de se débrouiller.

La seule façon de plaire à Bird, c'était de rester soi-même et de ne pas se préoccuper de lui. En sa compagnie, on pouvait se laisser aller. Vers la fin de sa vie, tous ses amis étaient inquiets, lui non. Il était en très mauvaise santé, mais il ne se plaignait jamais. Il conservait son optimisme et continuait de faire des projets grandioses.... Avec Bird, les rapports étaient simples. Ce qui comptait pour lui, c'était l'instant présent. La générosité ne se juge pas en termes de réciprocité et Bird détestait les types qui attendent d'être payés en retour (....). Les discussions intellectuelles le divertissaient beaucoup. Il était très fort pour dégonfler les baudruches intellectuelles (....). Il détestait qu'on manifeste son enthousiasme en sifflant ou en tapant du pied. De simples applaudissements me suffisent, disait-il ". (source Bob Reisner)

 

Harold BAKER : " A ses débuts, Bird était quelqu'un de très passif. Il restait sur la réserve tant qu'il ne vous connaissait pas bien. En vieillissant, Bird ne se tenait vraiment tranquille que lorsqu'il était fauché. S'il avait 100$, il les craquait. Il offrait des tournées à tout le monde. Il était également très généreux de son savoir musical et prenait toujours le temps d'expliquer les choses. Il était même capable d'enseigner à un musicien sur son propre instrument. Il était tellement doué ! " (source Bob Reisner)

 

Ahmed BASHEER (proche de Bird les derniers mois de sa vie) : " Charlie Parker s'intéressait à la religion islamique. Il avait un nom musulman : Saluda Hakim. Il connaissait un peu d'arabe ". (ndlr) Un jour qu'il avait eu un malaise, " On l'a allongé sur mon lit et il a commencé à s'agiter ; dans une sorte de stupeur, il a demandé : - Qui est musulman ? Où est ce type qui est musulman ? J'ai envie d'écouter des passages du Coran ! J'ai pris mon Coran et j'ai commencé à lire en arabe. Il a paru bouleversé. Il a mis ses mains sur son cur, puis le long du corps ; mais, au bout de trois versets, il m'a demandé d'arrêter. - C'est trop beau ! (....) "

Un jour, dans Sheridan Square, "Il m'a dit : - Regarde comme c'est beau, le matin très tôt. Tu veux que je te montre quelque chose ? Est-ce que tu veux voir Allah ? Regarde à l'est, du côté de Broadway. Tu vois le soleil qui va se lever ? C'est Dieu. Allah, c'est tout ce que tu peux voir et tout ce que tu ne peux pas voir (....)

" Bird aimait le cinéma et n'était pas sélectif dans ses goûts. Nous avons vu quatre fois Carmen Jones. Il adorait ce film parce que Max Roach y jouait (....). On y est entré (ndlr : dans un restaurant) dans une tenue peu adéquate, on avait l'air de clochards, Bird avec son parka qu'il n'enlevait jamais. Il a commandé avec dignité, mais aussi avec bonhomie, car il avait une affection particulière pour les serveurs et, de manière générale, pour toutes les petites gens qui exercent des professions honnêtes, utiles et ordinaires. Bird mangeait beaucoup mais pas tous les jours. Ses habitudes alimentaires étaient bizarres. Il mangeait tous les deux ou trois jours et il dormait au même rythme ". (source Bob Reisner)

 

Walter BISHOP Jr. : " En un sens, sa philosophie de l'existence et sa manière de vivre étaient en totale contradiction. Il me disait souvent : - Bish, la plus grande chose que l'homme puisse faire, c'est de se faire plaisir. Si tu as envie de manger ce verre, vas-y. Mais ce que lui a fait de mieux, ce n'est pas ce qu'il a pris à la vie mais ce qu'il a donné aux autres, ce qu'il a laissé à la postérité. Dans son domaine, son influence a été énorme. Des milliers de gens ne vivaient et ne respiraient que par Bird ". (source Bob Reisner)

 

Al COTTON : " Il était toujours exagérément courtois avec ses fans, sauf quand ils le complimentaient sur son jeu et que lui-même n'avait pas été très convaincu par sa prestation. Un soir, dans un bar à côté du Birdland, un jeune type s'est levé et a dit : - Monsieur Parker, vous sonnez magnifiquement ce soir. - Quoi ? lui répondit Charlie. Ce n'est pas mon saxo, la clé de Do ne marche pas ; l'anche est toute mâchouillée, qu'est-ce qui vous permet de dire ça ? Le gosse s'est senti blessé par cette réponse, mais s'est tourné courageusement vers Bird et a rétorqué : - Comment s'y prendre pour vous adresser un compliment ? Cela a touché Parker, il a souri et répondu : - D'accord, mec, d'accord. Ce n'est quand même pas mon saxo, la clé de Do ne marche pas et l'anche est toute bouffée. Mais merci quand même.

" Charlie a ainsi expliqué sa tentative de suicide à l'acide iodique, après qu'il eut été viré du Birdland. Il me fallait avoir recours à une solution extrême pour sortir de mon marasme financier. J'allais perdre mon métier ; au plan légal, ils pouvaient avoir ma peau. Je n'aurais jamais pu rembourser toutes mes dettes ; mais, si on me jugeait fou, je ne pouvais pas être tenu pour responsable. J'ai donc enduit mes lèvres et ma langue d'un peu d'acide iodique, j'ai mis de l'eau savonneuse dans ma bouche, j'ai joué à fond la comédie, et j'ai été reconnu inadapté mental. Je ne pouvais donc être tenu pour légalement responsable ". (source Bob Reisner)

 

Harvey CROPPER (peintre) : " Bird aimait jouer aux échecs. C'était un joueur assez médiocre, un peu trop impatient et trop nerveux pour se concentrer suffisamment. Mais il n'affrontait jamais des joueurs faibles et c'est pourquoi il perdait toujours (....). Dans le domaine de la peinture, ses préférences allaient à Picasso et à Rembrandt. Toulouse-Lautrec l'enchantait et il voulait consacrer un disque à ses impressions sur ces artistes (....). A l'enterrement de sa fille, Pree, il a fait jouer du Bartok. Lorsqu'on citait devant lui le nom de ce musicien ou celui de Beethoven, il insistait : - Vous voulez dire Monsieur Bartok ou Monsieur Beethoven ". (source Bob Reisner)

 

Bill CROW : "Je ne l'ai jamais vu ridiculiser qui que ce soit. Il avait l'habitude d'encourager tout le monde. Jamais Bird n'insultait ni ne refusait de jouer avec des débutants. Même maladroits. Il avait connu cela à ses débuts (....) Il était toujours amical, à l'aise, un interlocuteur charmant avec un vaste éventail d'intérêts et une vision optimiste des choses; il me fit comprendre que les possibilités de satisfaction dans le cadre de la musique et de l'art étaient illimitées". (source, From Birdland to Broadway, de l'auteur)

 

Miles DAVIS : " C'était un vrai génie musical, mais qui savait être très marrant, surtout quand il prenait cet accent britannique qu'il affectionnait. Il était toutefois difficile à supporter, essayant toujours de vous escroquer ou de vous taper pour satisfaire ses besoins de drogue. Il m'empruntait toujours de l'argent pour acheter de l'héroïne, du whisky, ce dont il avait envie. Je l'ai dit, c'était un rapace. Comme la plupart des génies. Il voulait tout. Et quand il avait un besoin urgent de fix, Bird aurait fait n'importe quoi pour l'avoir. Il me baratinait et, dès qu'il m'avait quitté, allait raconter la même salade à un autre, disait qu'il lui fallait de l'argent pour tirer son sax du clou, et grattait quelques sous de plus. Il ne remboursait jamais. D'un côté, Bird était très chiant à fréquenter.

" Un jour, je l'ai laissé dans mon appartement et je suis parti en cours (ndlr : à la Julliard School). A mon retour l'enfoiré, qui avait mis ma valise au clou, était avachi par terre et piquait du nez après s'être shooté. Une autre fois, il a porté son costume chez le prêteur pour se procurer de l'héroïne puis m'a emprunté l'un des miens pour aller au Three Deuces. Mais j'étais plus petit que lui. Sur scène, il avait les manches de la veste qui s'arrêtaient à une dizaine de centimètres des poignets, et le bas du pantalon à mi-mollet. C'était mon seul costume. J'ai dû rester chez moi jusqu'à ce qu'il récupère le sien. Quand vous pensez que ce connard s'est baladé comme ça une journée entière pour un peu d'héroïne. Mais, me rapporta-t-on, il joua ce soir-là comme s'il avait porté un smoking. Voilà pourquoi tout le monde adorait Bird et passait sur ses conneries. C'était le plus grand saxophoniste alto qui ait jamais vécu. Un musicien fabuleux, génial, mais aussi le plus faux-cul et le plus morfale des enfoirés que la terre ait portés - à ma connaissance du moins. C'était quelqu'un (....).

" En Bird, j'admirais davantage le grand musicien que l'individu. Mais il me traitais comme son fils et, avec Dizzy, ils étaient pour moi des manières de figures paternelles. Bird me disait toujours que je pouvais jouer avec n'importe qui. Parfois, il me poussait presque sur scène avec des gens pour qui je ne pensais pas être prêt : Coleman Hawkins, Benny Carter, Lockjaw Davis. J'avais certes confiance en moi, mais je n'avais que dix-neuf ans, je me sentais trop jeune pour jouer avec certains - même s'ils étaient rares. Bird me remontait en me disant qu'il était passé par la même merde quand il était plus jeune, à Kansas City (....).

" Bird était une sorte de dieu. Les gens le suivaient partout. Il avait une cour. Femmes, dealers de luxe et généreux donateurs l'entouraient. Mais Bird trouvait ça normal. Il prenait, prenait. Il se mit à rater des sets, à oublier des concerts. Ca travaillait Dizzy.... Dizzy n'aimait pas qu'on rate les concerts. Il a prit Bird à part, le supplia de se reprendre, le menaça de partir s'il ne le faisait pas. Bird ne changea rien. Dizzy finit par partir, et ce fut la fin du premier grand groupe be-bop (....).

" Ce que j'ai jamais compris chez Bird, c'est pourquoi il faisait toutes ces conneries qui le détruisaient. Enfin, il devait le savoir, lui. C'était un intellectuel. Il lisait des romans, de la poésie, des livres d'histoire, des machins comme ça. Il pouvait tenir la dragée haute à n'importe qui sur des tas de sujets. Cet enfoiré, il était pas bête, c'était pas un ignorant, un illettré. Il était très sensible. Mais voilà, il avait en lui une tendance destructrice. C'était un génie et la plupart des génies sont boulimiques. Il parlait beaucoup de politique, il adorait faire marcher les cons, jouer les imbéciles, puis écraser les abrutis. En particulier les Blancs. Puis il se moquait d'eux quand ils s'apercevaient qu'ils s'étaient fait avoir. C'était quelqu'un, une personne complexe ". (source autobiographie de Davis)

 

Marion " Boo " FRAZIER : " Vous savez, Charlie Parker était quelqu'un de très gentil. Vraiment charmant. En dehors de sa musique, ce sont ses manières qui m'ont le plus frappé. Il ne parlait jamais fort. Toujours très discret et réservé. Je l'avais rencontré une fois chez John (ndlr : Dizzy Gillespie, dont c'est le prénom) sans savoir qui il était. Le lendemain, je me trouvais dans le centre ville et nous nous sommes croisés. Il m'a abordé et m'a dit : - Je m'appelle Charlie Parker et je vous ai vu hier chez Diz. Je n'en suis pas revenu ! J'avais une amie avec moi, une fana de Jazz. Vous voyez l'effet ! Et il a ajouté : - Ca m'a fait plaisir de vous revoir. Bonne journée, amusez-vous bien. J'étais tellement touché que je n'ai pas su quoi dire ". (source autobiographie de Dizzy Gillespie)

 

Dizzy GILLESPIE : " C'est la musique qui m'a rapproché de Charlie Parker. Mais Bird était aussi quelqu'un qui lisait beaucoup, connaissait beaucoup de choses, et avec qui je discutais politique, philosophie et art de vivre. Je me souviens qu'il parlait souvent de Baudelaire, qui est mort de la syphilis, je crois (ndlr : peut-être parce que Charlie en était affecté). Charlie s'intéressait énormément à la structure de la société, et nous avions de longues conversations sur ce sujet, et sur la musique aussi, bien sûr. On parlait également de politique régionale, de gens comme Vito Marcantonio, et de ce qu'il avait essayé de faire pour les petites gens à New York. Ses idées nous plaisaient parce que notre uvre créatrice était justement bien mal rétribuée.

Dizzy écrit par ailleurs dans son autobiographie : " Je crois personnellement que l'origine de ses problèmes vient de la façon dont il était traité. Imaginez cet homme avec son sens inné et inouï de la musique, ce génie, se voir qualifié de Yardbird, de 'bleu', de rien du tout. Oui, dès le départ, cela a pu motiver certains de ses actes, et le fait de s'être adonné aux drogues et à la boisson. Je ne pense pas que l'autre interprétation (ndlr : celle du suicide 'organisé') soit exacte, car c'était un être plein d'un amour profond de la vie ".

Dans une interview accordée en 1970 à Phil Woods et Jean-Louis Ginibre, et publiée dans Jazz Magazine de février 1993, Dizzy raconte : (ndlr : en regrettant les retards de Bird) ... " Et puis il se mettait à jouer et c'était si beau que ma colère se dissipait. Ma femme n'y comprenait rien. Elle me disait : - Pourquoi ne l'épouses-tu pas ? Je lui fis amèrement remarquer que j'étais déjà marié ! C'est difficile de parler de lui. Parfois les gens me demandent quel genre d'homme il était. Je réponds simplement : - C'était un homme de chair et de sang ! Ridicule ! Les gens espèrent que je vais raconter sa vie, son art, nos relations en deux minutes ! Des gens essayaient de nous diviser en disant : - Charlie Parker a dit qu'il avait inventé le Be-Bop. Qu'en pensez-vous ? Je répondais : - C'est vrai ! Et ça stoppait la conversation. On aurait aimé que je proteste, que je dise que moi aussi.... Mais il n'y avait aucune jalousie entre nous.

" A la fin de sa vie, il s'est passé quelque chose de très triste. Une nuit, il m'a téléphoné et dit : - Sauve-moi ! (ndlr : voir également 1955/1). A l'époque, je n'étais pas préparé spirituellement pour répondre à une telle demande (ndlr : Diz donne également d'autres explications en 1955/1). Je lui ai dit quelque chose du genre : - Si tu ne peux pas te sauver toi-même, qui d'autre pourrait le faire ? J'y ai pensé souvent, surtout depuis qu'il est mort. Je regrette d'avoir été incapable de répondre à son appel. Mes sentiments pour lui étaient plus forts que des liens physiques ou sentimentaux. Il y avait entre nous un lien spirituel qui provenait de notre identité de vues musicales.

Un jour, une femme me téléphona et me dit avoir lu un livre sur Charlie Parker. Elle ajouta : - Vous avez dit des choses très profondes sur lui. Vos deux coeurs battaient au même rythme. Elle demanda à me voir et vint avec son mari au club où je jouais. C'est grâce à cette rencontre que j'ai pris connaissance de la foi b'hai, de l'aspect spirituel de la vie. Plus tard, nous sommes allés nous recueillir sur la tombe de Charlie. Ce jour-là, il pleuvait à verse et j'ai eu du mal à trouver la tombe. Eh bien, lorsque enfin je l'ai découverte, j'ai eu une sorte de choc spirituel. La pluie tombait et je ne la sentais pas, je n'étais pas mouillé ! J'ai eu envie de prier parce qu'il était, en plus d'un très grand musicien, un être humain exceptionnel. Je ne peux pas expliquer vraiment ce qui s'est passé ce jour-là, mais j'ai eu la foi, je suis devenu b'hai pour toujours ".

 

Ira GITLER : "L'histoire selon laquelle Bird aurait donné son dernier quart de dollar à un saxophoniste aveugle (voir témoignage de George Wallington) n'est pas exacte. J'étais là. Bird était venu au siège de compagnie Prestige pour obtenir une avance sur honoraires concernant la séance d'enregistrement du 30 janvier 1953 (ndlr : voir Rub. 194). Il reçut un chèque de 75$, mais il n'y avait pas d'endroit ouvert pour l'honorer. Aussi, Billie Wallington (femme du pianiste George Wallington), qui était secrétaire chez Prestige, et moi-même l'accompagnèrent chez Colony Record Shop qui encaissa le chèque. A l'aller, nous avions rencontré un saxophoniste aveugle qui jouait ALL THE THINGS YOU ARE. Nous le croisâmes au retour et c'est alors que Bird déclara : - Les accords sont bons ! et qu'il jeta un quart de dollar dans sa soucoupe ".

 

Gigi GRYCE : " C'était un homme bien éduqué, érudit, attentif à tout ce qui se passait autour de lui. Il était extrêmement généreux. Je ne mangeais pas toujours à ma faim à cette époque (en 1946) et je savais quand Charlie venait (à Boston) qu'il me resterait de quoi manger les jours suivants. Il ne faisait pas ça qu'avec moi, il invitait beaucoup d'amis et réglait des additions de cent dollars.

" J'ai toujours été étonné par des histoires peu flatteuses qui circulaient sur son compte. Je crois que si j'avais eu son talent et que j'aie dû supporter ce qu'il a supporté - par exemple, d'avoir parfois si peu de contrats -, je me serais certainement conduit beaucoup plus mal que lui. Or on a tous des défauts. Bird aimait le whisky..... Je pourrais citer des musiciens cent fois pires que Bird, mais comme ils ne sont pas sous les feux de la rampe, personne ne se soucie de ce qu'ils font. Une partie de la tragédie de Charlie est liée à ça. Il voulait qu'on le laisse tranquille, et pouvoir mener sa vie privée à sa guise. Il était très surpris aussi d'être autant copié et imité. Il n'en était pas contrarié, mais cela le laissait perplexe. En revanche, voir des gens imiter ses travers le mettait en colère et le blessait (....).

" Je ne l'ai jamais entendu dire du mal d'un musicien, ni de l'homme, ni de son jeu.... Quand Charlie écoutait, il n'entendait que les bonnes choses et laissait passer le reste ". (source Bob Reisner)

 

Nat HENTOFF (critique, écrivain): Dans Listen to The Stories, l'auteur (N.H.) relate son dialogue avec Dizzy Gillespie concernant Charlie Parker. - Il était brillant, rapporte Diz, et pas uniquement dans sa musique. C'était un type très sérieux. Il connaissait des tas de choses relatives aux sciences politiques et d'autres encore que la musique. "C'est vrai parfois, dis-je, mais en d'autres moments il devenait une personne très différente. Il y avait plusieurs Charlie Parker. Dizzy approuva d'un mouvement de tête. J'évoquai une interview de Bird que je fis pour une radio de Boston. Ses réponses se limitèrent à des grogrements tandis qu'il feuilletait The New Yorker. Quelques mois plus tard, toujours à la radio (ndlr: et dans Dow Beat), Bird ne cessa de parler. Il évoqua une séance qu'il envisageait, avec des instruments à bec, une chorale, une harpe et une section rythmique (ndlr: voir Rub. 208, avec Gil Evans). - Quelque chose dans l'esprit de Kleine Kammermusik de Hindemith. Pas une copie ou un truc du genre. Je ne veux jamais copier. Il développa également une analyse incisive du Second concerto pour piano de Bartok (+). - C'était tout simplement un phénomène, ajouta Dizzy en remuant la tête. Personne ne sut où il alla chercher ce qu'il détenait. Et personne ne sut comment l'empêcher de se détruire lui-même... - Les choses auraient-elles tourné différement pour Charlie Parker s'il avait eu près de lui une Lorraine (Gillespie), demandai-je à Dizzy ? ....... - Je suppose que cela aurait dépendu de lui. S'il s'était montré désireux de faire ce que j'ai fait pour elle : marcher dans la droite ligne".

(+) Ailleurs, dans son livre, Nat Hentoff publie un extrait des déclarations de Bird à ce sujet : - J'entend des choses dans ce Concerto que je n'ai encore jamais entendues. Vous ne savez jamais ce qui va arriver lorsque vous écoutez de la musique. Toutes sortes de choses peuvent soudain survenir. Mais lorsque j'écoute mes propres disques, j'entend tout ce que j'aurais dû obtenir. Il y a toujours plus à faire en musique. C'est si vaste"

Milt HINTON : "Il aimait parler avec les gens, rappelle M.H. dans Swing to Bop, de Ira Gitler. Il aimait cela véritablement. Lorsqu'il était bien dans sa tête, il venait me voir (ndlr: Hinton fait référence au début des années 1940) et nous parlions politique, des questions raciales et de sujets vraiment profonds, comme l'avenir des Noirs aux Etats-Unis". 

 

Ted JOANS (artiste surréaliste) : " Un jour, à mon grand étonnement, il est venu à une de mes fêtes costumées vêtu d'un complet veston neuf. Il appelait tout le monde B, sûrement une abréviation de Baby. Il lui arrivait d'appeler quelqu'un Jim ; ça signifiait qu'il n'aimait pas le type en question. Jim, à mon avis, c'était pour Jim Crow (ndlr : personnage symbolisant le racisme). Il m'a dit : - B, tu ne m'as pas prévenu qu'il fallait des déguisements ; mais, attends, je vais me débrouiller. Il a ôté sa chemise et s'est peint le corps et le visage. Il n'a pas été satisfait du résultat et il a mis en lambeaux son pantalon tout neuf : - Je pourrai toujours trouver un nouveau pantalon, mais sûrement pas une telle fête avant des années !

" Il avait beaucoup d'humour. Le thème de la party - je tenais à proposer un sujet édifiant et sérieux pour mes fêtes - était l'audition de poèmes lus par de jeunes surréalistes. L'un d'entre eux avait écrit 'Une ode à un morceau de pain vacciné'.... Dès que le poète commença à lire son uvre, Bird l'interrompit : - Arrête-toi là ! Nous sommes tous frères et soeurs. Cet homme-là s'apprête à nous gonfler avec un morceau de pain qui a été vacciné ! Vous savez qu'il n'y a pas d'imbéciles ici, et si vous tenez à entendre ces poèmes rien ne vous en empêche. Mais si vous êtes comme moi, la fête continue !

" Il haïssait les photographes, et il y en avait ce soir-là. Une photo est parue dans un journal avec une légende parlant de Charlie Parker habillé comme un Mau-Mau (ndlr : tribu qui luttait à l'époque pour l'indépendance du Kenya) cool. Ca l'a mis en rogne et il a prétendu que ça allait lui faire perdre quelques engagements ". (source Bob Reisner)

 

Duke JORDAN : " Où que nous soyons, Charlie téléphonait régulièrement à sa mère à Kansas City. Je l'ai vu un jour l'appeler pendant un terrible orage. Il a ouvert la fenêtre et a tendu le récepteur à l'extérieur, pendant une minute environ, puis il lui a dit : - Mam, tu entends Dieu qui parle ? " (source Bob Reisner)

 

Sheila JORDAN (épouse de Duke) : "La première fois que j'ai vu Charlie Parker, raconte-t-elle dans jazz Magazine de mars 1975, j'avais seize ans (vers le milieu des années 40). Mais je connaissais déjà ses disques. Pour avoir le droit d'entrer là où il jouait, il fallait avoir vingt et un ans. J'ai pris une fiche d'état civil de ma mère et j'ai essayé de changer son âge afin de le rapprocher du mien. Mais le barman nous a tout de suite repérés et mis à la porte. Nous sommes allés écouter par l'entrée de service, au milieu des poubelles. Quand Bird est sorti, au moment de la pause, et nous a vus, il a dit: - Bon, comme c'est interdit de vous laisser entrer, je vais laisser la porte ouverte.

Dans Jazz Magazine de mai 1978, elle ajoute : "Quand j'ai été enceinte de Tracy, il a été merveilleux avec moi. Il s'inquiétait de ce que je mangeais, de ce que je faisais, me demandait sans cesse comment je me sentais. Cela l'émerveillait que j'attende un bébé. C'est formidable d'avoir une idole et d'en devenir l'amie, d'en être si proche, surtout quand on vous traite comme un être humain et non comme une femme sur qui il faut se jeter. C'était un merveilleux gentleman.

" Un soir, confie-t-elle à Bob Reisner dans La légende de Charlie Parker, il a téléphoné très tard pour demander s'il pouvait venir bavarder. Je lui ai répondu que je l'attendais. Quand il est arrivé, il est resté assis dans le taxi. Je suis descendue. Il m'a donné dix dollars pour payer le chauffeur. Il devait deux dollars cinquante, pourboire compris. Je l'ai suivi dans l'escalier en insistant pour lui rendre la monnaie ; il n'a rien voulu entendre. Il a fini par gueuler : - Garde ton sale fric, j'en ai plein ! Et il a commencé à sortir des liasses de billets de ses poches et à les empiler sur le lit (....). Il n'y avait plus étranger que lui dans sa relation à l'argent. Bird et Harvey Cropper étaient du genre à vider leurs poches, à fourrer tout leur argent dans leur slip. Bird déclarait alors : - Je vais t'apprendre comment on vit. Et ils passaient les jours suivants dans le Bowery à vivre la vie des clochards : dormir dans des asiles de nuit, manger à l'Armée du Salut et faire la manche ".

 

Lawrence KEYES : " Je l'ai fait débuter dans la musique. Nous nous sommes rencontrés peu de temps avant sa mort. Quand je lui ai dit que je travaillais depuis huit ans dans le même club, ça l'a impressionné. Je n'oublierai jamais ses paroles : - Tu fais ce qu'il y a de mieux à faire, rester cool et clair. Ne change pas. Quand quelqu'un peut rester aussi longtemps dans un club et jouer ce qui lui plaît, c'est un grand homme " (source Bob Reisner). Dans Jazz Masters of the Forties, Keyes déclare à l'auteur, Ira Gitler : "Si Charlie s'était montré aussi consciencieux à la High School qu'il l'était pour sa musique, il serait devenu professeur".

 

John LEWIS : "Placé à proximité de Bird, j'avais l'impression d'être dans le voisinage d'un champ électromagnétique. Et c'était dangereux de rester trop près de lui" (source Ross Russell dans The Be-Bop Revolution)

 

Julie McDONALD (sculpteuse) : "J'ai toujours en mémoire ses formidables facultés de perception. Parfois son esprit paraissait assez sensible pour rendre obsolètes radars et sonars. Bird écoutait vraiment, avec son esprit et son cur, et observait avec une égale acuité. Il arrivait à trouver du sens à une chanson de cow-boy, même la plus insignifiante, ou à une simple comptine. Il n'était jamais méprisant ou condescendant à l'égard des efforts créatifs d'autrui (....). Sa mémoire était inquiétante. Grâce à ses sens et à sa mémoire, il traduisait son expérience par l'intermédiaire de son saxophone. Il captait le pouls de notre époque, sa tension, sa confusion et sa complexité, et surtout la tristesse, la douceur et l'amour.

" L'intelligence de Bird, pourtant joyeusement en friche, était prodigieuse. Très attaché à découvrir le sens profond de la vie, il sentait que la nature offrait la clé de cette compréhension. Bien qu'élevé dans la religion catholique - il avait été enfant de choeur, m'a-t-il dit - il rejetait l'Eglise. A un moment, vers 1953, il a essayé de se mettre au yoga. Il s'intéressait à la perception extrasensorielle, à la théorie sur la vie dans l'au-delà, au mysticisme ; néanmoins, de telles idées lui faisaient peur. Il a déclaré un jour que ces conceptions étaient en partie responsables de son séjour à l'hôpital de Camarillo en 1947. A propos de cet épisode, il m'a déclaré : - Là, le vieux Bird est mort ; et il paraissait soulagé par cette mort. Sa foi en l'omnipotence de l'esprit humain fut profondément ébranlée quand il apprit la mort de sa fille Pree. C'est à ce moment-là qu'il remit en question son rejet de la religion. Il a dit alors qu'il n'avait jamais pleuré et qu'on lui avait enseigné que les larmes étaient une preuve de lâcheté. Ses larmes, tout comme sa colère, sortaient de son saxophone.

" Il m'a dit la crainte que lui inspirait sa propre violence. Il redoutait, en la laissant sortir, de ne pouvoir la contrôler. Je suis certaine que bien des gens qui l'ont entendu jouer n'ont pu accepter cette expression des émotions humaines et ont vu en sa musique un reflet trop douloureux de leur propre âme. Néanmoins, ceux qui l'ont écouté plus attentivement se sont identifiés à cette expression. Ils ont trouvé l'apaisement en reconnaissant qu'il partageait leurs angoisses - violence comprise. Ils ont trouvé un réconfort en entendant exprimer leur soif d'amour (....).

" Je crois qu'il avait un grand mépris de la loi et des tribunaux, très vraisemblablement à cause de leur attitude envers les Noirs. Je me souviens d'une violente discussion à propos des lois qu'il dénonçait avec passion et en entrant dans les détails. Il a essayé d'établir sa propre loi (....). Quand il me parlait de ses épouses, il soulignait volontiers qu'il était responsable de l'échec de ses divers mariages, montrant davantage de remords et se demandant combien de femmes pourraient supporter un tel mari ". (source Bob Reisner)

 

Jackie McLEAN : " Un jour, je l'ai rencontré sur Broadway, en face du Paramount Theatre. Nous nous arretâmes pour discuter. Il me demanda où j'allais et je répondis que je traînais simplement dans le coin. Nous prîmes le A train jusqu'à la maison funéraire de la 145th Street, où reposait le corps de Hot Lips Page. Je fus surpris de voir à quel point il témoignait du respect à un autre musicien. Il regardait Lips dans le cercueil, et je me tenais derrière en l'observant, impressionné par lui ". (source Ira Gitler et Down Beat d'août 1995)

Dans La légende de Charlie Parker, de Bob Reisner, McLean précise : " L'endroit était vide. Bird est resté longtemps devant le corps et a finalement déclaré : - Bon sang ! Sa grosse perruque en jette drôlement ".

 

Jay McSHANN : Voici sa version de l'origine du surnom de Charlie. " Bird a acquis son surnom alors que nous nous rendions à Lincoln, dans le Nebraska. Chaque fois qu'il voyait qu'il y avait du poulet au menu, il disait : - Donnez-moi de ce Yardbird-là ! Nous nous déplacions dans deux voitures et celle dans laquelle il avait pris place a écrasé un poulet. Bird a mis ses mains sur la tête et a crié : - Non, arrêtez ! Reculez et ramassez ce Yardbird ! Il a insisté et nous avons fait marche arrière. Bird est descendu de voiture, a soigneusement enveloppé le poulet, l'a emporté à l'hôtel où nous descendions et a demandé au cuisinier de nous le servir. Il lui a expliqué qu'il nous fallait ce poulet-là ". (source Bob Reisner)

 

Orville MINOR : " Bird vous aurait pris votre dernier dollar. Il était trop charmant pour essuyer un refus. Les gens se donnaient du mal pour le calmer et lui faire plaisir. - Je ne veux pas que le gars ferme, disait-il, alors qu'on s'apprêtait à boucler une boîte. Il voulait jouer une heure de plus. C'était toujours une heure de plus. Et, savez-vous ? Le type restait ouvert. Il m'appelait également Orville. Quand il m'appelait ainsi avec tendresse, je savais qu'il avait une idée en tête. Il avait l'habitude de me piquer mes solos ". (source Bob Reisner)

 

James MOODY : Il se souvient d'avoir dîné avec Yard dans une restaurant chinois à Détroit. " C'est la dernière fois que je le vis. En sortant du restaurant, je l'ai emmené à la maison. Je ne pouvais pas descendre dans ces hôtels de Downtown, mais c'est pourtant là que Bird s'arrêtait. Il sortit de ma voiture habillé d'un short bermuda, d'un T-shirt blanc, de chaussettes et de souliers noirs. Je me demande comment il a pu rentrer là-dedans, mais je crois qu'il m'a dit que les enfants new-yorkais le désiraient dans cette tenue ". (source Ira Gitler et Down Beat d'août 1995)

 

Frank MORGAN : " Bird n'était pas très volubile, mais il lui arrivait de me parler parfois, surtout lorsque je jouais. II me disait des trucs du genre : - Prend ton temps, ou - Respire profondément, ou encore - Ne laisse pas la section rythmique te faire peur. Vous ne pouviez vous empêcher de penser qu'évoluer d'en l'entourage de Bird était toujours une expérience. J'étais émerveillé par son niveau d'intelligence. Je me rappelle l'avoir vu discuter avec des physiciens nucléaires, au cours d'une réception, et ils se grattaient la tête. Bien sûr, je ne suis pas habilité pour affirmer la validité des propos de Charlie, mais ils ne devaient pas sonner faux. Cela vous amène à vous demander comment un saxophoniste arrive-t-il à trouver le temps pour apprendre des choses de cette nature ". (source, Jazz Anecdotes de Bill Crow)

 

Addie PARKER : " Charles a été un gros bébé, puis un enfant corpulent. Il a marché à l'âge de onze mois et a commencé à parler correctement à deux ans A l'école, il a toujours eu un très bon niveau. Il voulait devenir médecin et je m'apprêtais à lui donner de l'argent pour ses études. Quand Charlie s'est retrouvé au lycée Lincoln, il n'avait pas de bons professeurs et se fichait de l'école (....) Elle était peut-être trop facile pour lui, il pouvait débiter ses leçons sans grand effort (....). Si bien qu'il faisait la fierté de ses professeurs, en particulier de Miss Bridey, qui affirmait : - Votre garçon va arriver à quelque chose ! Il n'y avait pas enfant plus affectueux. Quand il avait deux ans, il venait à la porte et disait : - Maman, t'es là ? Je répondais : - Oui, je suis là ; et il continuait de jouer. Dès qu'il a su parler, il a dit : - Maman, je t'aime (....). Il n'a jamais été un enfant gâté, parce que je crois qu'un enfant gâté ne quitte jamais sa famille. Charles disparaissait pendant des semaines. Il aimait voir et expérimenter des choses (....) Je pense que Kansas City est un peu le Sud en miniature. Il portait sa montre au prêteur sur gages et celui-ci, un homme amical, me disait : - Dites à Charlie de se tenir à l'écart de Kansas City. C'est une ville qui pue. Ils ne lui laisseront jamais sa chance. Jamais.

" Il était tout ce que j'avais et j'étais prête à dépenser tout mon argent pour lui. Pendant vingt ans, j'ai été abonnée au téléphone pour qu'il puisse m'appeler (....). Il téléphonait souvent, et j'avais des notes de 150 à 200$ pour ses appels au secours. Il a toujours payé, intérêts compris. S'il m'empruntait 100$, il m'en rendait 150 (....). Il a toujours été un bon garçon. C'est quand il est allé à New York qu'il m'a coûté le plus cher. Mais quand j'ai réussi mon examen, en 1949, il m'a envoyé 300$ pour m'acheter la tenue d'infirmière avec la toque, alors qu'on nous donnait tout ça gratuitement (....). Il était mon cur. Je vivais pour lui. Je lui disais chaque fois qu'il venait à la maison qu'il pouvait prendre le premier étage et moi le rez-de-chaussée, ou que nous pourrions aller dans le Sud et acheter une maison. Il était un enfant adorable, tout à fait charmant ". (source Bob Reisner)

 

Doris PARKER : " Je ne peux pas arriver à croire que Charlie se soit délibérément montré grossier avec un musicien débutant, parce que je connais beaucoup de musiciens qui se trouvaient simplement là et à qui Charlie a proposé de venir joué. Il était toujours très gentil. Je me montrais souvent sévère à leur égard, et il me disait qu'ils apprenaient. Ces mêmes musiciens vous diraient que les autres musiciens du groupe ne les acceptaient guère et que Charlie insistait. Même quand Charlie allait dans des endroits où l'on jouait du Dixieland, il disait que les gars swinguaient (....). Il ne s'est certainement jamais montré grossier sur le plan du sexe (ndlr : affirmation infirmée par d'autres témoignages) ". (source Bob Reisner)

 

Oscar PETTIFORD : " Bird était toujours fauché et il devait accepter des offres de travail en dehors de la ville pour gagner rapidement de l'argent. Il en empruntait continuellement. Dizzy lui donnait toujours une part de sa paie. Personne ne s'attendait à récupérer son fric, et nul ne l'a jamais revu. Un musicien expliqua pour plaisanter : - Pour connaître Bird, il faut payer de sa personne ! Je n'ai jamais vu Bird prêter de l'argent à qui que ce soit. Jamais. Un jour où j'étais moi-même fauché, je lui ai réclamé une partie du fric qu'il me devait. Je ne l'ai jamais eu. Il était si sympathique que ça ne vous gênait pas de vous montrer généreux à son égard ". (source Bob Reisner)

 

Gene RAMEY : " Bird était l'être humain le plus réceptif qui soit. Il a mis dans sa musique tous les sons qu'il entendait autour de lui - le sifflement d'une voiture qui accélérait sur une grande route, le bruit du vent dans les feuilles -, et il avait également capté quelques maux sociaux. Evidemment, nous le chouchoutions et le cajolions, et il abusait de l'amour et de l'estime que nous avions pour lui au point de devenir le plus grand escroc du monde. Il a tellement crié au loup qu'on a fini par ne plus le croire ".

"Une fois (ndlr : probablement dans la fourchette 1950/52), Bird est arrivé à l'Apollo et a voulu emprunter le saxo de Sonny Stitt. Stitt a refusé. Bird lui a répondu : - Tu m'as volé mon saxo à Detroit quand nous étions dans les vaps. Je ne t'ai rien dit. Tu as trois saxos sur la scène (ndlr : il est possible que l'un d'eux fut Gene Ammons). Sonny lui a dit : - C'est mon orchestre et il comprend trois saxos. Bird s'est retourné et a ajouté : - C'est ton jour, le mien viendra. Mais il n'en est pas resté là. Il est passé par l'arrière du théâtre, a escaladé l'escalier d'incendie pour s'introduire dans la loge de Sonny. Il était saoul et il est tombé dans la mauvaise loge, où une fille était en train de se changer. Elle a hurlé. Je suis arrivé avec le manager. Bird était affalé sur le sol. Il a grogné : - Je crois que je me suis cassé la cheville. Nous nous sommes tous un peu inquiétés à son sujet et c'était son but car il voulait faire oublier ses torts. Quand je lui ai ôté sa chaussure pour examiner son pied, il m'a adressé un clin d'il : - Je faisais de mon mieux pour voler le saxo de Sonny Stitt " (source Bob Reisner)

 

Jimmy RANEY : " J'ai un peu discuté avec lui, il est resté pour moi une énigme. Je n'arrivais jamais à décider s'il plaisantait ou pas. Il a toujours eu une personnalité étrange, qui s'accordait bien avec sa musique. Je ne suis jamais arrivé à comprendre l'homme. Je lui ai demandé : - A quoi penses-tu quand tu es en train de jouer ? Il est devenu sérieux un moment ; il m'a expliqué qu'il avait le sentiment que tout disparaissait quand il mettait son saxo à la bouche ; il oubliait le monda extérieur, les femmes. Il m'a dit : - Parfois, je regarde mes doigts et je suis surpris de constater que je suis en train de jouer. Une idée me vient et je l'essaie jusqu'à ce qu'elle sorte bien. Puis il est revenu à des considérations moins sérieuses et a ajouté : - Allons arroser ça, Nous avons Bartok et le gin, que demander de plus ? Une des manifestations de son génie est que tout l'inspirait. Il pouvait transcender la pire banalité, y compris les exercices de saxophone. Il en reprenait des parties et les utilisait. Il allait écouter du Chopin et revenait en le citant. Il choisissait des mélodies que personne d'autre ne jouait et elles devenaient des standards ". (source Bob Reisner)

 

Bob REDCROSS : " Bird était un étrange personnage qui aimait bien pousser les autres à faire des bêtises et qui se moquait d'eux après. Des trucs cons, à la mode. Dizzy, lui, ne s'est jamais laissé prendre par ce qui était dans le vent. Il a toujours été réfléchi et sérieux.... Il lisait beaucoup. Sur ce point, Bird et lui se rejoignaient. Bird était un type profond, qui pouvait discuter de n'importe quoi à n'importe quel niveau, et vraiment à fond. On se demandait même comment il réussissait à faire tout ça, où il trouvait le temps..... Après leur boulot, s'ils ne trouvaient pas un coin pour aller jammer, Diz rentrait chez lui, alors que Bird cherchait n'importe quelle manière de se distraire, de s'occuper l'esprit, de fournir à son cerveau une hyper-activité sans trop se soucier des moyens (...).

" Sur l'attitude de Bird devant la drogue, je ne veux rien affirmer. Je pense seulement que Bird au fond de lui-même savait que son penchant pour certaines choses serait un jour l'une des principales causes de sa mort. De toute façon, il m'a toujours fait l'impression d'un homme qui ne se faisait pas d'illusions sur sa longévité (...). Il y avait comme une volonté de mourir en lui. Si quelqu'un se laisse aller à un penchant qui risque de le détruire, et qu'il persiste dans cette voie, c'est tout de même bien ce qu'on appelle une tendance suicidaire. Mais Bird était un être fantastique.. " (source, autobiographie de Dizzy Gillespie)

 

Robert REISNER : " C'est un des hommes les plus difficiles que j'aie connus. Il était suave, rusé, courtois, charmeur et, la plupart du temps, démoniaque. Il pouvait me passer de la pommade, m'endormir avec son baratin et trahir ma confiance au moment où je m'y attendais le moins. J'ai vu des managers abandonner la partie, les uns après les autres, complètement vidés par cette expérience. Les musiciens le redoutaient. Comme un acteur qui rêve de grands rôles, Bird s'imaginait avoir le génie des affaires. Il avait pratiquement pris en main la gestion des concerts du dimanche (à l'Open Door) où lui-même était programmé. Il était drôlement futé en la matière. Je lui donnais toujours le premier billet numéroté du carnet à souches, ce qui lui permettait de vérifier les entrées. Il aimait faire des histoires, tous les prétextes étaient bons. Il m'accusait d'abus de confiance ; pourtant, ça n'était pas mon genre et il le savait très bien. Ca ne l'empêchait pas de m'injurier de manière grotesque (....).

"Le mot qui revient le plus souvent dans la bouche des musiciens pour parler de Bird, c'est: âme. Ils lui passaient tout. Ils savaient qu'il mettait tant de lui-même dans son art que cela devait nécessairement provoquer des moments de déséquilibre. Comme la plupart des génies, il était perfectionniste... Il était rarement satisfait de son propre jeu et, par conséquent, il se méfiait des louanges. Howard McGhee m'a raconté que, lorsque les musiciens allaient lui dire qu'il avait été formidable, il leur tournait le dos d'un air dégoûté. C'est pourquoi, j'évitais le plus souvent de le complimenter. Un soir, il a joué si divinement que je n'ai pu me retenir d'exprimer mon admiration. Je suis allé le trouver et je lui ai dit : - Tu t'es surpassé ce soir, Bird ! - Je sais, j'ai dépassé mes propres limites, m'a-t-il répondu.

" Charlie Parker aura vécu intensément chaque minute de sa brève existence. Il avait un appétit gargantuesque pour tout ce qui touchait les sens : il avalait d'énormes quantités de nourriture, il buvait comme un trou, il était amateur de femmes. Tout le passionnait. Il composait, il peignait. Il adorait la mécanique, les voitures. C'était un père affectueux. Il pouvait rire et plaisanter pendant des heures. Il ne dormait jamais ; il arrivait à tenir le coup grâce à de petits sommes. Il était l'ami de tout le monde, des livreurs aux chauffeurs de taxi. Personne n'a jamais autant aimé la vie et personne non plus n'aura mis tant d'énergie à se détruire. Mais ce n'était pas facile de venir à bout de cette force naturelle qu'il avait en lui. Un jour, un musicien m'a déclaré : - Bird s'est désintégré dans sa musique (....).

" Lors d'une excursion en bateau sur l'Hudson, il a fait le fou avec un groupe de Polonais. Il a sorti son saxo et a joué des polkas. L'une de ses ambitions était de composer un ballet jazz. Il voulait en étudier la technique avec Paul Hindemith, à Yale. Il avait tellement de projets ! (....)

" Bird n'avait pas peur de la mort. Il vivait dans une sorte d'intimité constante avec elle. Charlie Mingus prétend qu'un jour Bird vint le trouver et lui dit brusquement : - Meurs ! Mingus, un peu surpris et décontenancé, lui demanda : - Pourquoi me dis-tu un truc pareil, Bird ? - Parce que c'est ce que tu désires, expliqua Bird avec un sourire. Mingus avoua avoir été déprimé à l'époque, et Bird l'avait senti. Bird lui disait toujours : - Mourrais-tu pour moi ? Moi, je mourrais pour toi. (....)

" Il y avait un côté très conventionnel dans la personnalité de Bird. Cela prenait parfois la forme d'une politesse excessive, mais néanmoins charmante. C'était un homme d'un abord très facile. S'il sentait que quelqu'un voulait lui parler mais que sa timidité l'en empêchait, il faisait les premiers pas. Je me souviens encore de son sourire chaleureux et de la manière dont il disait : - Je suis Charlie Parker. On m'appelle Bird.

" Ma mère était très impressionnée par sa courtoisie. Dieu merci, elle n'assistait pas à nos discussions d'affaires ! Un jour, dans l'arrière-salle du night-club (l'Open Door), Bird m'a jeté : - Espèce de salaud, fils de pute ! Juste à ce moment-là, une femme est entrée par erreur. Bird s'est tourné vers elle et lui a dit avec une petite courbette : - Nous avons une réunion de travail, mais je serai à vous dans un instant. (....)

" Dick Katz (le pianiste) dit qu'il (Bird) ne jouait jamais pour impressionner qui que ce soit, ce qui signifie qu'il était un véritable artiste. Charlie avait parfois des comportements franchement surréalistes. Ses frasques ne se comptaient plus. Un jour, il a traversé le centre de New York à cheval et essayé de rentrer ainsi dans la Charlie's Tavern (+). Il y avait des soirs où il s'habillait en bleu de travail, T-shirt et bretelles de grosse toile ; il avait l'air d'un fermier du Kansas, un cure-dents entre les lèvres. Dans cet accoutrement, il offrait un spectacle d'une parfaite incongruité en face du Birdland. Dans de telles circonstances, Bird aimait aborder un passant très élégant et lui demander : - Seriez-vous par hasard un musicien de Jazz ?

" Il était retors, sournois, et il savait mieux que personne dresser des barrières entre lui et les autres, pour se protéger. Il était terriblement séduisant et monstrueusement agressif. Il était obsédé par la question raciale. Cela n'allait pas jusqu'à le rendre paranoïaque, mais il ne s'y était jamais adapté. Il a résolu partiellement ce problème en devenant l'un des plus grands musiciens de tous les temps..... Bird était névrosé, mais les grands créateurs sont rarement des gens bien dans leur peau. (....)

" Les ressentiments de Bird prenaient parfois le dessus et certains avaient du mal à l'accepter. Me racontant sa première rencontre avec Bird, un ami m'a dit : - J'étais assis à côté de Charlie Parker... Il a tout fait pour me brancher sur le problème noir. Il en parlait avec un détachement apparent, mais je sentais combien cela l'affectait. Il n'a pu garder son sang-froid très longtemps. J'étais gêné pour lui. Son attitude m'a déplu, de même que sa musique, ce soir-là. Il essayait de perpétuer le mythe selon lequel les musiciens seraient une race à part. Je l'ai revu en compagnie de Bud Powell à Broadway, et tous deux faisaient la manche.

" Bird, qui pouvait se montrer très caustique en certaines occasions, dit un jour à une rythmique franchement nulle : - On va jouer l'Hymne national, je pense que vous y arriverez. Mais il n'était pas avare de compliments pour ses camarades musiciens. (....)

" Parker n'était pas un génie particulièrement humble. Il était conscient de sa valeur.... Il a libéré le Jazz de sa routine et de sa banalité. Il l'a érigé en art véritable en lui conférant une dimension nouvelle dans sa structure et dans son expression. Bird était un surnom qui lui convenait parfaitement.... C'était un oiseau bizarre dans la mesure où ses habitudes migratoires n'étaient pas fixes. Il pouvait arriver à l'improviste n'importe où. Il fit irruption un jour avec son saxo dans un bal masqué à Harlem et joua un long solo d'une extraordinaire beauté. Sa tenue ne passa pas inaperçue : il était complètement nu !

" Bill Heine m'a dit : - Quand on était un ami de Bird, on courait sans cesse le risque de se faire kidnapper par lui dans la rue et jeter dans un taxi. Bird était un homme qui ne supportait pas l'hésitation. Et qui aurait osé lui résister ? C'était généralement pour écouter de l'excellente musique, des musiciens enregistrant du Bach dans un studio. Bird jugeait stupéfiant l'art de Bach..

" Walter Williams m'a raconté : Bird vous réservait toujours des surprises. A 5 heures du matin, un beau jour, j'entends sonner à ma porte. Je me demande qui ça peut être à une heure pareille. Je crie : - Qui est là ? Mais personne ne me répond. J'ouvre la porte, jette un coup d'il et je trouve Charlie planté là. Tout ce qu'il me dit, c'est : - Tu as du feu ? Je lui en donne, il allume sa cigarette et il repart sans un mot. J'ai ouvert la fenêtre et je l'ai vu remonter dans son taxi.

" Un soir, il sortit en pyjama d'un taxi en face du Birdland : il s'était sauvé d'un hôpital où il était en traitement. Il s'est précipité sur Oscar Goodstein, le manager, et lui a dit : - J'ai besoin d'un verre. Sa tenue sur scène était invariablement un costume marron à très fines rayures, toujours chiffonné. Certains de ses fans allaient jusqu'à froisser leur pantalon pourtant fraîchement repassé pour avoir son look. Ils s'imaginaient que Bird lançait une nouvelle mode. En passant au Montmartre, un bistrot de Greenwich Village, je vis des serveurs vider un client belliqueux : c'était Bird. L'ironie voulut que le disque qui passait à ce moment-là sur le juke-box fût de Parker.

" Bird pouvait être cruel... Donna Lee devait se rendre dans l'Ohio. Elle avait deux enfants, et pour toute fortune deux dollars en plus des billets de transport. Bird lui a demandé : - Qu'est-ce que tu vas donner à manger à tes gosses ? Il te faut plus d'argent. Elle lui a répondu : - Ca ira. On se débrouillera toujours. Elle ne se faisait guère de soucis et lui se moquait d'elle. Ils étaient en voiture. Il s'arrêta à une station-service et demanda de l'essence pour deux dollars. Quand le réservoir fut plein, il dit : - Zut, j'ai oublié mon portefeuille. Paie le type, je te les rendrai avant mon départ. Et elle attend toujours ses sous !

" Bird pouvait aussi être généreux. Il lui arrivait par exemple de prêter ses compositions et de découvrir plus tard en écoutant la radio qu'on lui en avait volé une. Un soir, Bird alla trouver Oscar Goodstein et lui demanda 500$. Oscar répondit : - Non, je vais te filer 5$. Bird dit : - Allez, va pour 300. - 5, pas un de plus, répliqua Goodstein. - Mettons 200, concéda Bird. Finalement, Oscar Goodstein lui donna 20$ et Bird sortit du Birdland par la cuisine. Là, il tomba sur un autre musicien qui cherchait quelque chose à manger. C'était quasiment un clodo. Bird lui refila les 20$ et retourna voir Oscar Goodstein pour lui demander davantage d'argent.

" Don Joseph, un trompettiste et cornettiste, m'a raconté ce Noël de 1954, à Greenwich Village : Nous marchions dans la rue quand un vieux clochard noir nous a demandé une pièce. Je n'avais pas d'argent et Bird non plus. Bird a regardé autour de lui, les yeux pleins de larmes. - Si ce type est fauché un soir de Noël, c'est vraiment moche, m'a-t-il dit. Je lui ai demandé s'il croyait en Dieu et il m'a répondu négativement. A ce moment-là, nous avons aperçu Robert Reisner placardant une affiche annonçant le prochain concert de Bird à l'Open Door et Parker a dit : - Tu ne trouves pas que Reisner a l'air d'un personnage de Dickens ?

" Bird était l'incarnation même de la philosophie du Hipster. Le Hipster est une sorte de dadaïste des années quarante. Il est amoral, anarchiste, pacifique, raffiné jusqu'à la décadence. Il possède une véritable prescience des événements. Si par exemple il rencontre une fille qui lui plaît, il laissera tomber tout de suite parce qu'il aura déjà en tête le scénario complet de leur relation : rendez-vous, baisers volés, câlins, baise, et peut-être mariage, donc divorce. Alors, à quoi bon commencer ! Il dénonce l'hypocrisie de la bureaucratie, l'intolérance cachée des religions. Ses seules valeurs : éviter la souffrance, maîtrises ses émotions, rester cool et chercher le plaisir à tout prix. Il est à la recherche de quelque chose qui transcende la pourriture de ce monde et il le trouve dans le Jazz. Sa devise, c'est qu'il y a trois choses dans la vie : le sexe, la psychanalyse et le Jazz cool. Sur le plan religieux, Parker se considérait comme un adorateur de la musique. De la société, il disait : - La civilisation serait un sacré truc si seulement on l'essayait. Il vivait pour le plaisir, intensément ; heureusement que la musique faisait partie de ses plaisirs. Parker magnifiait la banalité de la vie par la puissance de son art.

" Un Hipster m'a dit : - Comme Keats ou Shelley, il est mort après avoir livré le meilleur de lui-même. Et un autre : - En suivant une tradition orientale, Charlie Parker s'est suicidé à la porte d'un monde qui le rejetait. Lucky Thompson m'a déclaré : - Bird essayait de franchir le mur du son de la musique. Quelqu'un a ajouté avec beaucoup d'amertume : - Les gens le traitaient comme un clochard, alors il s'est conformé à cette image. Charlie Parker devint brusquement une grande idole de la Beat Generation, avec Dylan Thomas et James Dean. Mais son influence dépassa de beaucoup les cercles des beatniks et des hipsters. Un article paru dans Stars and Stripes, le journal des Forces américaines, relate le fait suivant : on trouva dans le paquetage d'un soldat communiste mort en Corée un disque de Parker intitulé BIRD OF PARADISE (ndlr : peut-être l'avait-il lui-même récupéré sur un cadavre de soldat américain) ". (source, La Légende de Charlie Parker)

(+) Charlie Parker avait l'habitude de fréquenter le Charlie's Tavern, un bar à musiciens situé dans le Midtown de New york (Ndlr: voir également le témoignage de Chan Richardson). A la consternation de ses collègues, il aimait faire diffuser de la musique country par le juke box. Ils répugnaient à mettre en cause le goût du puissant Bird, mais finalement un jazzman courageux lui demanda : - Comment peux-tu supporter cette bouillie ? Bird le regarda et répondit : - Les histoires, mon vieux. Ecoute les histoires !" (source Listen to The Stories de Nat Hentofrf)

Ndlr: une légende veut que le jour de la mort de Bird, un pigeon investit le Charlie's Tavern et y demeura trois jours.

 

Chan RICHARDSON (PARKER) : " Par un étrange paradoxe, Bird avait aussi besoin de respectabilité et il se délecta d'un grand orchestre avec violons, ringards, mais blancs et de formation classique, une sorte de revanche sociale. Une chose qui l'avait rempli de fierté était que Mitch Miller avait tenu la partie de hautbois lors d'une séance avec cordes, avec des arrangements écrits par un visage pâle de Hollywood (....). Mais Bird n'était pas exempt de préjugés : il n'aimait pas les Antillais, ni les Juifs, ni les homos - les hommes, alors qu'il trouvait les lesbiennes mignonnes et innocentes. Il avait l'art d'ignorer superbement le racisme et une manière de dignité virile dans toute sa personne. Il paraissait mûr pour son âge et exerçait sur les gens un pouvoir étrange qu'il tenait d'un savoir intuitif et inné en matière de psychologie. Sans instruction, il était pourtant un puits de connaissances diverses (....).

" Il adorait les westerns, les plus ringards de préférence. Bird était plus sophistiqué dans l'art des relations humaines. Il avait des antennes pour comprendre les mouvements de l'âme et les émotions, et devinait le cur des autres. Il analysait fort bien que la plupart des gens sont surtout préoccupés de l'impression qu'ils font, et en tirait avantage : c'est peut-être en cela qu'il était intimidant. Un regard lui suffisait pour prendre la mesure de quelqu'un et lui enlever ses moyens. C'était sa force, sa carapace. Mais il était impressionnable, on pouvait parfois l'influencer (....).

" Un soir un batteur ramena sa fraise devant les autres musiciens médusés en demandant familièrement : - Qu'est donc devenue cette souris appelée Chan que tu fréquentais ? Avec sang-froid comme toujours, et d'une voix douce, Bird répondit : - Elle a maintenant deux adorables enfants.

" Durant l'un de mes exils dans la 52nd Street, une dame effarée se présenta à ma porte pour me dire qu'un monsieur sur un cheval demandait à me voir... Il me fallut quelques instants pour digérer la secousse : un homme à cheval, en bas, pour me voir, moi... Rien de plus normal... Je descendis. C'était Bird sur un superbe Palomino, un cheval bai doré avec queue et crins blancs (....). Bird trotta jusqu'à Charlie's Tavern, et remisa son canasson dans le parking d'à côté. Des mois après, on charriait encore Charlie Parker descendant la 7th Avenue sur son cheval, et Bird était embêté parce que ça ne lui avait pas paru aussi extravagant que ça ". (source autobiographie de Chan)

Dans la préface de Bird Lives, l'ouvrage de Russ Russell, Chan Richardson apporte d'autres précisions sur l'homme : " Le Bird que j'ai connu était différent de ce qu'on imaginait généralement, c'était un homme affectueux, attentionné, qui aimait sa famille et sa maison. Cet aspect de sa personnalité est encore inconnu. La vie d'excès de toutes sortes qu'il a menée a fait couler beaucoup d'encre, mais il n'a jamais permis à cet autre univers d'empiéter sur sa vie de famille. Il ne se droguait pas quand nous vivions ensemble (ndlr : il est difficile de croire, à la lecture d'autres témoignages, que Charlie ne se soit pas drogué entre 1950 et 1955), encore qu'il souffrît d'une tendance à boire qui mettait sa santé en danger et qui finit par provoquer sa mort. Il avait une superbe nature et il était doté d'un énorme appétit de vivre. Il mangeait ce qui lui faisait envie et il aimait les mélanges bizarres en matière d'alimentation. Ainsi, il mangeait des pêches en conserve avec tous ses aliments, mais en famille nous nous nourrissions tout à fait normalement. Bird a vécu, aimé et joué plus intensément que n'importe qui d'autre. Quand il est mort, il avait entassé dans ces brèves années le contenu de trois vies et il laissait au monde un héritage musical qu'on n'a pas encore fini de découvrir ".

 

Arthur RICHER (peintre) : " Il y a de cela huit ans, peut-être, j'étais dégoûté de tout, déprimé, j'avais le cafard et j'ai dit à Bird que j'allais ficher le camp de New York et partir sur la Côte. Je n'oublierai jamais le ton de sa voix quand il m'a répondu qu'il avait toujours ressenti cela, mais qu'à la différence de moi, il était allé sur la Côte ; qu'il était même allé partout et que son cafard était toujours là ". (source Bob Reisner)

 

Max ROACH : " Bird était un peu comme un soleil, nous donnant de l'énergie. Et cela continue. Son verre débordait. Dans n'importe quelle situation musicale, ses idées fleurissaient et inspiraient tous ceux qui étaient présents. Il avait une manière de jouer qui agissait sur n'importe quel instument sur la scène (....).

" Si Bird avait gagné 750$ par semaine, il aurait tout dépensé en une journée. Il trouvait toujours le moyen de se défiler. Je m'en suis aperçu lorsque j'ai fait partie de son quintet. A cause de sa conduite irresponsable, le reste de l'orchestre ne percevait pas la totalité de son salaire, ou le propriétaire de la boîte essayait de s'en sortir sans nous payer quoi que ce soit.

"Je commençais à rouspéter auprès de Bird: - J'ai été là toute la nuit à travailler pour toi ! Je le chapitrais sur ses responsabilités de chef: - J'espère que tu vas nous donner un peu d'argent ! Alors, Bird se fâchait et répondait: - Tu as l'intention de rester là et de m'en parler longtemps ? Mais cela avait porté et il nous payait. Ou il disait en plaisantant: - Préparez vos gros poings ! quand nous lui faisions de reproches". (source Bob Reisner)

 

Red RODNEY : "En tant qu'homme, il était plutôt - il était très modeste. Il était humble. La plupart du temps.... La plupart du temps. Il arrivait qu'il devienne quelque peu arrogant, voire même désagréable.... parce qu'il savait qu'il était le meilleur. Vous ne pouvez pas supporter toute cette idolâtrie des personnes qui vous entourent, savoir combien vous être grand, sans le croire. Je crois qu'il a mieux pris cette situation en main que la plupart des gens confrontés à ce problème. Cependant, parfois, il avait besoin d'un petit 'extra'. Et il jouait le rôle, la comédie. Mais d'une manière générale, je ne crois pas avoir connu quelqu'un qui ait aussi bien contrôlé ces louanges et ces idolâtrie que Charlie Parker"; (source Swing to Bop de Ira Gitler)

 

Frank SANDERFORD : Bird "fut un artiste condamné à payer un lourd tribut pour réussir à sortir de lui-même quelques-unes des choses qui le troublaient le plus. Il pouvait avoir trompé un peu, parfois commis quelques larcins, avoir blessé de nombreuses personnes. Mais il ne trompa, ne vola, ne choqua personne plus que lui-même. Il nous a offert quelque chose de beaucoup plus merveilleux que ce qu'il put nous prendre. Sa dette à notre égard est insignifiante en regard de celle qu'il ne pouvait assumer. (source The Jazz Makers, de Nat Shapiro et Nat Hentoff)

Tony SCOTT : " Des amis avaient organisé une fête pour mes trente et un ans. Bird a traîné là jusqu'à 4 heures et quand il a appris la raison de cette fête, il a sorti son saxo et a commencé à jouer HAPPY BIRTHDAY. Je n'oublierai jamais. Quand la fête a touché à sa fin, Bird s'est écroulé ; il s'est endormi. Et quand Bird dormait, il était impossible de le réveiller. J'ai rangé son saxo dans sa boîte. J'ai été très étonné d'y trouver une paire de chaussons d'enfant... ". (source Bob Reisner)

 

Idress SULIEMAN : "J'ai connu le Bird accommodant. Une fois, un groupe de jeunes faisait le buf dans un club et jouait épouvantablement mal. Les autres musiciens leur criaient de sortir de scène. Bird s'est tourné vers eux et a dit : - J'entends ce qu'ils essaient de faire, et il est monté sur l'estrade et en a fait la démonstration ". (source Bob Reisner)

 

Symphony Sid TORIN : " L'une des dernières fois que j'ai vu Charlie Parker, c'était dans un club, le Down Beat. Il était gras et gros et avait l'air en bonne forme. Il apprenait à jouer au golf. Il prenait des leçons avec un professeur. Il était très enthousiaste à l'égard du golf et m'a dit qu'il allait le pratiquer en gentleman, avec calme, et que son jeu s'améliorerait chaque jour ". (source Bob Reisner)

 

Lennie TRISTANO : " Un élément important de la vie de Bird est qu'il voulait être reconnu en tant qu'artiste, non comme un homme de spectacle, à un niveau supérieur à celui des clubs. Il désirait la reconnaissance des compositeurs. Il voulait que le monde sache combien il était grand ".

Tristano ajoute plus loin : " Je connais Bird depuis l'époque où il est revenu à New York après son séjour à Camarillo. Je peux dire qu'il s'est montré plus gentil pour moi que tous les autres dans le métier. Mon groupe jouait en même temps que le sien au Three Deuces. Il restait assis durant tout mon set à m'écouter très attentivement. Quand nous avons terminé, les deux gars qui jouaient avec moi ont quitté la scène en me laissant seul. Ils savaient que je pouvais me déplacer sans difficulté (ndlr : Tristano était aveugle), mais Bird l'ignorait ; il pensait que j'étais coincé. Il s'est précipité sur la scène et m'a dit combien il avait aimé mon jeu ; avec délicatesse, il m'a escorté jusqu'en bas ". (source Bob Reisner)

 

George WALLINGTON : " Bird était extrêmement amical, d'une compagnie toujours agréable, sauf quand il était en manque et se sentait malade. Il semblait éviter toute discussion sur les problèmes raciaux. A propos du Sud, il disait : - On ne peut y aller qu'avec un flingue. Qui irait vivre là-bas puisque New York existe ? Mais il était rare qu'il en parle. Lorsque l'on abordait le sujet, Bird avait un petit sourire et disait : - Si on parlait d'autre chose ? Si on se défonçait ? A la mort de Clyde Hart, Bird eut le sentiment que ses amis étaient trop affectés : - On ne va pas se lamenter ! Pas trop de sentimentalité ! Il avait besoin de se blinder (....).

Quelques semaines avant sa mort, il se baladait dans Broadway. Il ne lui restait plus un sou, si ce n'est les dix cents qu'il avait en poche. Il a vu un accordéoniste aveugle. Il a jeté cinq cents dans la sébile du malheureux et lui a demandé ALL THE THINGS YOU ARE. Un moment plus tard, Parker est repassé par là. L'aveugle jouait toujours le même morceau. Charlie s'est mis à rire de bon cur et a dit à la personne qui l'accompagnait : - Ce mec joue les bonnes harmonies ! Il a sorti de la poche de son vieux pantalon ce qui lui restait d'argent, et le lui a donné ". (source Bob Reisner) (ndlr : voir le témoignage de Ira Gitler qui contredit cette version)

 

 

 

 

 

1