1954 -1

 

 Du lundi 4 au dimanche 10 janvier, on retrouve Bird au Blue Note de Philadelphie en compagnie de Clifford BROWN. I1 prend ensuite la direction de Boston pour honorer un nouveau contrat au Hi-Hat (du 18 au 24 janvier). I1 est enregistré à quatre reprises, au cours de cette semaine (Rub. 221, 222, 223).

Quatre jours plus tard, le 28 janvier, il se joint au Festival of Modern American Jazz Tour (*2), aux côtés notamment du Stan KENTON Orchestra, du trio Errol GARNER, de Dizzy GILLESPIE, Lee KONITZ, June CHRISTY, CANDIDO. Ce Festival accomplit le tour des Etats-Unis en un mois, mise à part la frontière mexicaine.

Son emploi du temps est le suivant: Coliseum de San Antonio (Texas) (29 janvier), City Auditorium de Houston (Texas) (30 janvier), Auditorium de la Nouvelle Orléans (31 janvier), Fort Whiting de Mobile (Alabama) (1er février), Municipal Auditorium de Atlanta (Georgie) (2 février), Ryman Auditorium de Nashville (Tennessee) (3 février), Memorial Auditorium de Spartanburg (Caroline du sud) (4 février), Memorial Auditorium de Raleigh (Caroline du nord) (5 février), Paramount Theatre de New York (6 février), National Guard Armory de Washington (7 février), Upper Darby (Pennsylvanie) (8 février), Worcester (Massachusetts) (9 février) - Charlie participe l'après-midi à une jam session au Knight's of Colombus Hall organisée par Boots MUSSULLI ; Joe GORDON (tp) est présent -, Civic Center de White Plains (NY) (10 février), Ann Arbor (Michigan) (11 février), Massey Hall de Toronto (12 février), Detroit (Michigan) (13 février), Rainbo de Chicago (14 février), Civic Auditorium de Portland (25 février), où il est enregistré, accompagné par le grand orchestre de Stan KENTON (Rub. 224), Paramount Theatre de San Francisco (26 février), Auditorium Arena d'Oakland (27 février), Shrine Auditorium de Los Angeles (28 février); fin de la tournée et possible enregistrement (Rub. 225).

Bird participe à l'ouverture du club l'Oasis, à Hollywood, aux côtés de Lester YOUNG et de Earl HINES. Il pose également pour une sculpture (un buste en bois) de Julie McDonald (*1).

Du lundi 1er au jeudi 5 mars, Charlie honore un contrat orageux et riche en péripéties au Tiffany Club de Los Angeles. I1 est accompagné par le trio de Joe ROTONDI. Le 6, sa fille PREE meurt (*1bis). I1 apprend la nouvelle le 7 et adresse trois télégrammes pathétiques à CHAN.

Mercredi 31 mars: de retour à New York, il enregistre pour Verve, en quintet avec Walter BISHOP, Jerome DARR. Teddy KOTICK, Roy HAYNES. I1 interprète des thèmes de Cole PORTER: I GET A KICK OUT OF YOU, JUST ONE OF THOSE THINGS. MY HEART BELONGS TO DADDY, I'VE GOT YOU UNDER MY SKIN (Rub. 226).

 

 

(*1) " Cette sculpture, rapporte Ross Russell dans Bird Lives, le représente comme un homme mûr, adipeux, à l'expression insaisissable, et offre les caractéristiques d'un masque africain. Miss McDonald, qui l'emmena un jour visiter une exposition de sculpture à travers les âges, s'avoua étonnée par la capacité de Charlie à pénétrer les intentions profondes des artistes. De même que Kenneth Rexroth (voir *2), elle considérait Charlie comme l'un de nos contemporains ayant le mieux su appréhender la pulsation de notre temps, en saisir les tensions, le chaos, la complexité, la tristesse, la douceur et l'amour, aussi ".

 

(*1bis) " Sa foi en l'omnipotence de l'esprit humain fut profondément ébranlée quand il apprit la mort de sa fille Pree, confie Julie McDonald à Bob Reisner. C'est à ce moment-là qu'il remit en question son rejet de la religion. Il dit alors qu'il n'avait jamais pleuré et qu'on lui avait enseigné que les larmes étaient une preuve de lâcheté. Ses larmes, tout comme sa colère, sortaient de son saxophone (.....). Je me souviens de l'avoir accompagné à l'aéroport après la mort de Pree, et il m'avait dit : - J'espère que je peux être un bon mari (...) au moins jusqu'à ce que ce soit fini, en parlant de l'enterrement.

" Il a cessé de se droguer après la mort de Pree, alors que peu de temps avant il se droguait encore quand il était en Californie. La nuit où il a appris la nouvelle de sa mort, il s'est saoulé avec quatre Alexander ; ensuite, pour recouvrer ses esprits, il a vidé toute une bouteille de Scotch, distribué son héroïne et est finalement parti pour l'Est en homme parfaitement sobre".

 

Dans une interview accordée à la revue Cadence d'octobre 1992, le contrebassiste Red Kelly déclare : "La dernière fois que nous l'avons vu, Nat Pierce et moi, c'était dans la rue, après la mort de sa fille. Il nous a juste dit : - C'est fini".

 

(*2) Dans Bird Lives, Ross Russell relate qu'à l'occasion de cette tournée, Bird " renoua ses liens d'amitié avec le poète Kenneth Rexroth, observateur aigu du milieu du Jazz, qui le jugea alors au crépuscule de sa carrière. Rexroth considérait Charlie Parker et Dylan Thomas (+) comme deux géants tragiques et persécutés. - Tels les colonnes d'Hercule, ou tels deux Titans brisés gardant l'entrée d'un des cercles infernaux de Dante..., ces deux héros de la génération d'après-guerre, le grand saxophoniste Charlie Parker, et Dylan Thomas... Au fil des années, je les voyais chaque fois se consumer davantage dans les flammes d'un brasier intérieur... Tous deux submergés par l'horreur de ce monde où ils vivaient, et qu'en définitive ils ne parvenaient pas à dominer à travers leur art purement lyrique... "

(+) L'encyclopaedia Universalis résume ainsi la personnalité de Dylan Thomas (1914-1953) : " Le plus déroutant des poètes anglais de l'entre-deux-guerres, Dylan Thomas déploie en d'étranges images et masque tout à la fois derrière des jeux de mots une angoisse du temps qui trouve son champ d'élection dans les thèmes conjugués de la naissance, de la sexualité et de la mort ".

 

221 CHARLIE PARKER QUINTET Hi-Hat Club, Boston, radio WCOP, 18 janvier 1954

Herbie Williams (tp) Charlie Parker (as), Rollins Griffith (p), Jimmy Woode (b), Marquis Foster (d), Symphony Sid (m.c.) 

a Introduction (0'20)

b ORNITHOLOGY (6'47)

c OUT OF NOWHERE (9'36)

d COOL BLUES (7'02)

e SCRAPPLE FROM THE APPLE (4'44)

Note: complet sur Uptown UPCD 27.42(cd). La discographie de Robert Bregman remplace SCRAPPLE FROM THE APPLE par MY FUNNY VALENTINE (cf juin 1953), avec Herb Pomeroy (tp) et Charlie Mingus (b).

 

222 CHARLIE PARKER SEXTET radio WCOP, Hi-Hat Club, Boston, 23 janvier 1954

Herbie Williams (tp), Jay Migliori (ts), Charlie Parker (as), Roland Griffith (p), Jimmy Woode (b), George Solano (d), Symphony Sid (m.c.) 

a NOW'S THE TIME (9'12)

b OUT OF NOWHERE (5'44)

c Symphony Sid et Bird présentent l'orchestre (0'51)

d MY LITTLE SUEDE SHOES (5'01)

d JUMPIN' WITH SYMPHONY SID (1'08)

Note: complet sur FSR 303, FSCD-1007(cd). La veille, Bird s'était joint au Jazz Workshop (en compagnie de Dick Twardzik) et avait invité Jay Migliori au Hi-Hat, mais ce dernier était venu sans instrument. Charlie insista pour qu'il revienne et Symphony Sid l'appela sur scène juste avant le début de la retransmission radiophonique. Quant à George Solano, il semble qu'il ait eu l'habitude de se vanter de jouer avec divers musiciens, ce qui n'était pas le cas. Ce jour-là, il convoqua un photographe au Hi-Hat, et lorsque Sid invita les musiciens du Jazz Workshop sur scène, il s'assit derrière la batterie, joua un set, fut pris en photo, et obtint ainsi la preuve qu'il avait bien joué avec Charlie Parker. (D'après la notice du cd)

 

Dans La légende de Charlie Parker, George Solano rapporte ses rencontres avec Bird. " Je l'ai vraiment bien connu les trois dernières années. I1 venait souvent à Boston, ma ville natale, et m'employait comme batteur. I1 était capricieux, imprévisible et un peu cinglé, mais il était également courtois, gentil, sensible aux autres et généreux de ses talents - il était entre autre bon cuisinier, en particulier pour accommoder les restes -, prodigue de son temps et de son argent.

" Un jour, au Hi-Hat Club, se trouvait un jeune homme avec des livres sous le bras et un étui à clarinette sous l'autre. Vu sa coupe de cheveux et de vêtements, il devait être européen. I1 avait pris une photo et discuté avec Bird à propos d'un autographe. C'était un étudiant autrichien qui avait pris l'avion à New York pour venir à Boston écouter Parker. Bird l'a invité dans les coulisses et a joué du Debussy et du Ravel sur sa clarinette avec une étonnante facilité - et c'était une vieille clarinette avec un système différent de doigté. I1 a ensuite invité le jeune homme à jouer pendant un set. I1 a donné des instructions à la photographe du club pour qu'elle prenne beaucoup de photos. I1 les a toutes payées et les a signées avec des formules du genre: C'était un plaisir de jouer avec vous. Le gars est reparti en Europe avec un souvenir inoubliable ".

 

223 CHARLIE PARKER QUINTET Radio WCOP, Hi-Hat, Boston, entre 18 et 24 janvier 1954

Herbie Williams (tp), Charlie Parker (as), Rolland Griffith (p), Jimmy Woode (b), Marquis Foster (d), Symphony Sid (m.c.) 

a NOW'S THE TIME (7'27)

b ORNITHOLOGY (7'59)

c MY LITTLE SUEDE SHOES (7'41)

d 52nd STREET THEME

e GROOVIN' HIGH (6'01)

 Radio WCOP, Hi-Hat, Boston, 24 janvier 1954

f COOL BLUES

g MY LITTLE SUEDE SHOES

h ORNITHOLOGY

i OUT OF NOWHERE (4'39)

j JUMPIN' WITH SYMPHONY SID (2'35)

Note: complet (f à j) sur Fresh Sound FSCD-1007(cd). Le Stash ST-CD-10(cd) comprend quatre morceaux (ORNITHOLOGY, OUT OF NOWHERE, MY FUNNY VALENTINE, COOL BLUES) qu'il date du 18 janvier 1954, avec Herb Pomeroy (tp). Les deux premiers, qui ont effectivement été enregistrés ce jour-là, mais avec Herbie Williams (tp), sont des versions plus courtes sur le Fresh Sound que sur le Uptown cd. Quant aux deux autres, ils proviennent de l'enregistrement du 14 juin 1953. Sur l'ensemble de la rubrique 223, les discographies de Robert Bregman et de Koster/Bakker ne comptabilisent que NOW'S THE TIME, ORNITHOLOGY, MY LITTLE SUEDE SHOES, 52nd STREET THEME, GROOVIN' HIGH.

 

224 CHARLIE PARKER / STAN KENTON ORCHESTRA A.H.O. Auditorium,Portland, Oregon 25 février 1954

Sam Noto, Vic Minichelli, Buddy Childers, Don Smith, Stu Williamson (tp), Milt Gold, Joe Ciavardone, Frank Rosolino, Bob Fitzpatrick, Ceorge Roberts (tb), Charlie Parker, Charlie Mariano, Dave Schildkraut (as), Mike Cicchetti, Bill Perkins (ts), Tony Ferina (bs), Stan Kenton (p), Bob Lesher (g), Don Bagley (b), Stan Levey (d)

a NIGHT AND DAY (2'46)

b MY FUNNY VALENTINE (3'22)

c CHEROKEE (3'06)

Note: enregistrement privé. Concert complet sur JUTB 3018(cd), Philology W80.2(cd), CD651-600228(cd) (morceau a) et CD651-600229(cd) (morceaux b et c). Peter Losin déclare, dans sa discographie, que Gene Norman (l'organisateur de la tournée) a confirmé posséder d'autres enregistrement de l'orchestre de Kenton, mais qu'il ne semble pas intéressé de les éditer.

 

225 CHARLIE PARKER / STAN KENTON ORCHESTRA A.H.O. Auditorium, Shrine, Los Angeles, 28 février 1954

Sam Noto, Vic Minichelli, Buddy Childers, Don Smith, Stu Williamson (tp), Milt Gold, Joe Ciavardone, Bob Fitzpatrick, Frank Rosolino (tb), George Roberts (vtb), Charlie Parker, Charlie Mariano, Dave Schildkraut (as), Mike Ciccheti, Bill Perkins (ts), Tony Ferina (bs), Stan Kenton (p), Bob Lesher (g), Don Bagley (b), Stan Levey (d) 

a MY FUNNY VALENTINE

b NIGHT AND DAY

c I'VE GOT YOU UNDER MY SKIN

Note: il s'agit du dernier concert d'une longue tournée, baptisée Festival of Modern American Jazz, présentant notamment Bird avec l'orchestre de Kenton. Les autres musiciens invités furent Dizzy Gillespie, Lee Konitz, Errol Garner et June Christy. Les morceaux enregistrés à cette date l'ont été par un auditeur. Des enregistrements radio de Bird avec Kenton ont égalenent eu lieu et il est possible que certains aient été conservés sur cire ou bande magnétique. Source, discographie de Koster/Bakker. Robert Bregman n'en fait pas mention.

 

Dans Bird Lives, Ross Russell évoque cette tournée. " Pour sa prestation avec l'orchestre de Stan Kenton et ses vingt-cinq musiciens, Charlie entrait en scène avec son instrument et commençait à jouer sans l'aide de la sono, réussissant à passer par-dessus l'éclatante section de cuivres et la massive section de saxes... A San Francisco, il rencontra Hampton Hawes qu'il avait connu en 1946 à Los Angeles. Le jeune pianiste, admirateur proclamé de Charlie, commençait à réunir les éléments d'un style personnel, à partir des trouvailles parkériennes. Ils jouèrent ensemble au Jumbo, et Charlie rendit à Hawes le plus bel hommage: - Quand Hampton prenait un chorus, on entendait les rats pisser sur le coton ! Hawes interrogea un jour Bird sur son évolution musicale, et celui-ci lui répondit avec humour: - J'ai allumé le feu, j'ai graissé ma poêle et... ça a chauffé ! (+)

" La tournée Kenton restant dans la région de la Baie, Charlie alla jammer la nuit suivante mais fut pris de malaise, souffrant terriblement de l'estomac, et jouant très en dessous de son niveau habituel. Des musiciens de San Francisco commencèrent à murmurer que le roi était déchu et, voyant qu'il ratait des notes et s'embrouillait dans ses doigtés, ils firent cercle autour de lui pour le mettre mal à l'aise. Charlie s'arrêta et posa son sax sur le piano. - Donnez-moi une heure et vous verrez ! s'exclama-t-il. Une heure plus tard, il revenait en taxi et écrasait ses adversaires ".

(+) Ross Russell ajoute que Hampton Hawes situait son propre éveil musical à la soirée d'ouverture chez Billy Berg's, à Los Angeles, en décembre 1945 : "J'y étais allé avec Sonny Criss. Bird a joué un pont de huit mesures sur SALT PEANUTS qui était une telle révélation que je me suis senti aussitôt coulé dans le moule comme un morceau d'argile. Bird n'a jamais joué une seule mesure merdique de toute sa carrière. Les ondes qu'il a mises en mouvement s'étendent toujours sur le monde. Charlie, c'était la marche sur la lune il y a trente ans. Tatum avait tout, musicalement parlant, mais pas dans la vie. Il était aveugle et introverti. Bird était complet, dans son art et dans sa vie. Un musicien de Jazz doit s'engager à fond, tout mettre dans la balance, sa personne, son comportement, sa façon de jouer, sa propre existence. Bird était un dieu. J'ai toujours essayé de ne pas forcer son intimité, ni de l'importuner. Il nous parlait de choses que je devais lire bien plus tard seulement dans les livres de Malcolm X et d'Eldridge Cleaver. Et j'entendais tout cela passer dans sa musique. Bird se sentait profondément frustré. Sonny Criss a dit que c'était l'homme le plus malheureux qu'il ait jamais connu. Bird prenait très à cœur l'antagonisme Noirs - Blancs. Il a été à mes yeux le premier musicien de Jazz conscient de ce qui arrivait à sa race... Mais il ne trouvait pas la réponse, alors il se défonçait. Son seul exutoire était la musique. Bien sûr, il faisait souvent des choses bizarres.... mais il fallait bien qu'il s'amuse d'une façon ou d'une autre, non ? C'était une manière de dire au monde cruel : - Tu ne m'aimes pas, tu n'aimes pas ma musique... alors prends toujours ça ! "

 

Le saxophoniste Dave Schildkraut était membre de l'orchestre de Kenton lors de cette tournée. I1 raconte à Bob Reisner, dans La Légende de Charlie Parker. " Bird n'était pas fou. I1 était trop actif, toujours en mouvement, toujours en train de composer. Même quand il avait l'air de ne rien faire, cela ne s'arrêtait jamais. (...). Je l'ai toujours suivi sur le plan musical, et cela s'est révélé particulièrement évident à la faveur de l'incident suivant. Les autres musiciens s'étaient plaints, pendant la tournée, que je les avais empêchés de dormir parce que j'avais joué au beau milieu de la nuit. J'ai nié, mais personne n'a paru me croire. Je me suis renseigné jusqu'à ce que Bird me dise que c'était lui le coupable. (...).

" Nous avons parcouru le pays en avion ou en autocar. Dans une ville du Sud, un restaurant ne servait pas les Noirs, et Bird a été forcé d'attendre dans le car tandis que le reste de l'orchestre engloutissait des steaks. Finalement, après discussion, le patron a accepté de faire entrer les Noirs. Dizzy Gillespie et Erroll Garner sont descendus du bus, mais Charlie a résisté et a refusé de venir manger dans le restaurant. Je lui ai apporté un gros sandwich au steak et il a grogné: - Pourquoi t'essaies d'être bon pour moi ? et l'a posé à côté de lui. Dès que le bus a démarré, il s'est jeté sur le sandwich et l'a dévoré.

" Pendant toute la tournée, sa conduite a été exemplaire et dans la meilleure tradition des chevaliers itinérants du Jazz. I1 n'a jamais manqué un concert. Son saxo, ses anches, son bec avaient été choisis avec soin en fonction de l'orchestre. I1 traitait toujours les autres musiciens avec égards ; en fait, il avait une estime toute particulière pour ceux qui avaient des difficultés avec leur instrument, et il prenait du temps à expliquer et à ré-expliquer quelque chose jusqu'à ce que le type ait compris. ( .. . ) Sa seule manifestation de contrariété fut lorsque Kenton voulut qu'il jouât une œuvre écrite par Zoot Sims, intitulée ZOOT. Bird a déclaré que ce morceau était trop difficile pour lui (ndlr: Charlie pouvait tout jouer dans toutes les tonalités), et Stan m'a demandé de l'aider. Charlie était capable d'y arriver et j'étais convaincu qu'il le savait. Je suis allé le trouver pour lui dire ce que j'en pensais. C'était un morceau tellement caractéristique du style de Zoot Sims que Parker ne se sentait pas à l'aise pour le jouer. Et il ne l'a jamais fait ".

 

Dans son autobiographie, To Be or not to Bop, Dizzy Gillespie apporte également son témoignage sur cette tournée. " Malheureusement, Yard buvait beaucoup à cette époque, et il ne jouait plus aussi bien qu'avant. Une bouteille entière par jour ! I1 arrivait tellement beurré qu'il était incapable de jouer. Ca avait commencé dès le début de la tournée. I1 buvait régulièrement sa bouteille pour essayer de combattre les autres problèmes, mais il ne jouait plus du tout à son niveau habituel et cafouillait sur toute la ligne. (...) Un jour, j'ai pris Yard à part et je lui ai dis: - Yard, mon vieux, tu es en train de laisser tomber tes fans. Chaque fois que tu te présentes sur scène bourré comme une huître, tu joues n'importe quoi, un minable cafouillage. Tu ne te rappelles même plus ce que tu sais faire ! Tu joues, mais pas à ton niveau, ta grande classe quoi. Et tu vois, maintenant, il y a Lee Konitz et lui, mon vieux, il met vraiment le paquet. Stan le présente en soliste, et il sort de son sax tout ce qu'on peut en sortir ! Tu vas finir par faire croire aux gens que... I1 a reposé son whisky immédiatement, et ce soir-là quand il est monté sur scène, j'ai regretté de lui avoir parlé de la sorte parce que c'était moi qui jouais juste derrière lui... Et il a cassé la baraque. Si 1'on peut parler de génie, Charlie Parker en était un. Oui, un génie. Je me fais un plaisir de raconter cette histoire toutes les fois que j'entends des gens dire que Yard jouait mieux quand il avait bu. Le mensonge du siècle ! "

 

226 CHARLIE PARKER QUARTET / OUINTET Fine Studio, NYC, 31 mars 1954

Charlie Parker (as), Walter Bishop (p) Jerome Darr (g -1), Teddy Kotick (b), Roy Haynes (d) 

a C1531-2 I GET A KICK OUT OF YOU -1 (pc) (4'55)

b I GET A KICK OUT OF YOU (fd) (0'32)

c I GET A KICK OUT OF YOU (fd) (0'16)

d I GET A KICK OUT OF YOU (pi) (1'05)

e I GET A KICK OUT OF YOU (fd) (0'17)

f I GET A KICK OUT OF YOU (pi) (1'08)

g C1531-7 I GET A KICK OUT OF YOU (ma) (3'34)

h C1532-1 JUST ONE OF THOSE THINGS (ma) (2'46)

i MY HEART BELONGS TO DADDY (pi) (0'36)

j C1533-2 MY HEART BELONGS TO DADDY (ma) (3'18)

k C1534-1 I'VE GOT YOU UNDER MY SKIN -1 (ma) (3'38)

Note: enregistrement pour Verve. Complet sur Verve 837154-2(cd) ; morceaux " vinyl " a, g, h, j, k sur Barclay GLP 3597. Initiales fd = faux départ, ma = matrice, pi = prise incomplète, pc = prise complète.

 

Charlie Parker n'a pas vécu assez longtemps pour voir publier son Cole Porter Song Book. I1 n'a même pas connu sa musique éditée sous le label Verve. Avec les deux séances (Rub. 226 et 229) consacrées aux compositions de Porter, Bird a contribué au lancement d'un cheval de bataille de Verve et Norman Granz, l'album "Song Book". Cette formule offre le plus large compromis possible entre les deux tendances de Granz: celle du producteur qui "reste à l'écart et laisse jouer" et celle qui présente un penchant pour les productions hautement sophistiquées. Avec le Song Book, le concept thématique répond au soucis commercial sans entraver la créativité des musiciens.

Son principe était-il clairement défini dès l'origine ? Les musiciens n'en étaient certainement pas conscients, comme en témoigne Roy Haynes: " Je ne l'ai jamais réalisé. Je pensais que ce qui l'intéressait (Granz), c'était simplement une séance autour de Cole Porter, des compositions de Cole Porter ". Haynes ignore même si l'idée venait de Parker ou de Granz et pour quelle raison Porter fut choisi, au lieu de Gershwin ou d'un autre.

Autre point d'interrogation: l'ajout d'un guitariste au quartet habituel de Parker. Walter Bishop raconte que Bird tomba sur Jerome Darr peu avant la séance, ou même en se rendant au studio, et qu'il l'engagea sur un coup de tête. I1 était coutumier de ce type de caprice. Mais Darr lui-même ne se souvient plus de la manière dont il devint une pièce rapportée. (D'après Phil Schaap)

 

  

1954 - 2

 

 Du lundi 12 au samedi 17 avril, Bird honore un nouveau contrat au Blue Note de Philadelphie. I1 prend ensuite ses quartiers d'été avec CHAN, KIM et BAIRD à Brewster, Cape Code, en Floride. A l'occasion, il joue au Red Barn, club local (*1).

De retour à New York, il apparaît épisodiquement les dimanches 9, 16, 23 mai et 6 juin à l'Open Door (*2), dans Greenwich Village. Du mardi 25 mai au dimanche 7 juin, il est au programme du Basin Street. Samedi 12 juin, on le trouve au Sparrow Beach Amusement d'Annapolis, dans le Maryland. I1 rejoint enfin Clifford BROWN sur la scène du Blue Note de Philadelphie, du 14 au 19 juin.

 

 

(*1) " J'ai vu Bird l'été avant sa mort, rapporte Symphony Sid dans La Légende de C.P. de Bob Reisner. Il vivait à Brewster sur le Cap avec sa femme et ses enfants - Brewster est un endroit particulièrement sélect, non seulement ne s'y installe pas qui veut, mais les pauvres y sont interdits. Je ne sais pas qui Parker y connaissait. Quelqu'un devait l'apprécier beaucoup pour l'autoriser ainsi que son épouse à être propriétaire d'une villa. Bird a joué là-bas au Red Barn. C'était pour les danseurs ; Chan était assise sur la scène avec le bébé (Baird), et c'est la dernière fois que j'ai vu Bird. Il avait l'air superbe, en bonne santé, et il m'a dit : - Sid, tu vois, on prend du bon temps, le bébé aussi. Ca ne me gêne pas de travailler. Il passait un moment merveilleux ".

 

(*2) Les concerts du dimanche étaient riches de suspenses et féconds en drames, raconte Bob Reisner. " On ne pouvait jamais savoir à l'avance s'il (Bird) viendrait jouer, s'il serait en forme, s'il resterait jusqu'au bout ou disparaîtrait dans la nature. Un soir, il s'est éclipsé, et j'ai appris plus tard qu'il jouait en face dans une autre boite, le Savannah Club, sans cachet, juste pour quelques verres. Et c'est quand il jouait pour son plaisir ou pour quelques amis qu'il était le plus sublime. Ses prestations étaient d'inégale valeur. Toutefois, ce qui pouvait passer pour du caprice, ou même de la perversité - comme le fait de s'endormir sur scène - s'expliquait en réalité par son état de santé: il souffrait de graves ulcères, d'hydrophisie, de troubles cardiaques et, malgré tout, il était encore capable de jouer divinement, d'ensorceler son auditoire. I1 ne craignait personne. Dans son domaine, Bird était vraiment le roi. I1 imposait sa loi. Et son arrogance n'avait d'égale que son humilité. (....) Un jour, il a disparu après la première partie et est revenu à 3 heures du matin, au moment où son orchestre pliait bagage. I1 a regardé les musiciens avec étonnement et leur a dit, en sortant son saxo: - Venez, on va donner ce concert dans la rue ".

 

(*2 bis) " Un jour, se rappelle Percy Heath, je jouais avec lui à l'occasion des matinées du dimanche après-midi organisées par Bob Reisner à l'Open Door. L'endroit était plein à craquer. Bird était en retard comme d'habitude, mais personne ne s'en alla. Il finit par arriver, joua, et tout le monde fut sonné. Ensuite, Reisner déclara qu'il allait mettre Bird à l'amende. Cela me mit en colère : - Mettre Bird à l'amende ! Mais vous faut-il rembourser qui que ce soit ? ". (source Ira Gitler et Down Beat d'août 1995)

 

  

1954 - 3

 

 Du 12 au 25 juillet, Bird est présent au Crystal Club de Detroit, où il accueille parfois Anita O'Day au sein de son orchestre (*1). I1 enchaîne ensuite avec le Midtown de St louis, du 2 au 10 août. De retour à New York, il occupe la scène de l'Apollo Theatre, du 13 au 19 août, en compagnie d'un orchestre de dix-sept membres, dont Charlie ROUSE, Sahib SHIHAB, Gerry MULLIGAN (*1bis), Benny GREEN et Benny HARRIS. La date du 13 août pose problème, car la discographie de Robert SUNENBLICK (Uptown UPCD 27.42) localise Charlie le même jour à Canobie Lake Park, Salem, dans le New Hampshire, où il aurait apporté sa contribution à un vaste bal, accompagné notamment de Kenny DORHAM et Roy HAYNES. Etaient également présents les orchestres de Vaughn MONROE et de Tommy DORSEY.

Le 26 août, il entame un contrat (théorique) de trois semaines au Birdland, en compagnie d'un orchestre à cordes. I1 est enregistré le 27 (Rub. 227). Mais Bird adopte des comportements étranges, jouant un morceau tandis que l'orchestre en interprète un autre. Son état de santé devient catastrophique (*2) Licencié du Birdland le 29, après avoir lui-même licencié l'ensemble de la section de cordes, il fait une tentative de suicide le 30, en avalant une bouteille d 'iode après une scène avec CHAN (*3bis). I1 est admis à l'Hopital Bellevue, division psychiatrique, section schizophrénie (*3). I1 en sort le 10 septembre.

Bird participe ensuite à quelques concerts dans le périmètre de New York et de Boston (Christy's à Framingham ? - ou plus probablement Storyville *4), notamment au Carneqie Hall, le 25 septembre, avec le Modern Jazz Quartet, sans Milt Jackson (Rub. 228). Le 28 septembre, il réintègre volontairement l'hôpital en raison de son état dépressif (*3). Il en sort le 15 octobre.

 

 

(*1) " Ce fut la seule expérience (voir rub. 135) que j'ai partagée avec Charlie Parker avant un soir de 1954, raconte Anita O'Day dans La Légende de C.P. de Bob Reisner. Je me produisais au Flame Show Bar à Detroit, et entre deux sets je me suis rendue au Crystal Lounge où Parker était programmé. Quand il a remarqué ma présence, il a prononcé ce petit discours, bien qu'il ne m'ait pas connue : - Je voudrais signaler la présence d'une amie à moi, Anita O'Day, mais, s'il vous plaît, ne lui demandez pas de chanter parce qu'elle est sous contrat avec un autre établissement de cette ville. Je suis retournée l'écouter une seconde fois ce soir-là et j'ai alors chanté quelques morceaux avec son orchestre ".

 

(*1bis) Dans Celebrating Bird, Garry Giddins cite Gerry Mulligan : "Il était en train de sombrer. J'en ai pleuré. Son jeu était, au mieux, exubérance, au pire, vélocité gratuite, mais toujours contrôlé musicalement. Ce qui manquait, c'était cette sorte de gentillesse qu'il savait irradier".

 

(*2) Ahmed Basheer évoque un triste souvenir dans l'ouvrage de Bob Reisner : "Un après-midi que je rentrais chez moi, un ami rencontré me dit : - Bird est affalé par terre au coin de la rue. - Qu'est-ce qui lui arrive ? - Je ne sais pas, mais il est tombé. Des types essaient de l'aider à se relever et à sortir du cirage. J'ai couru retrouver Charlie. Il était tombé juste en face du 4 Barrow Street où j'habitais..... J'ai proposé qu'on le conduise chez moi. Ca été laborieux de hisser Charlie dans l'escalier car il avait pris beaucoup de poids dans ses dernières années. (...) Il était très malade. Charlie a dit : - Je sais que vous avez l'œil sur moi parce que vous ne voulez pas que je me foute en l'air. Mais, quoi que vous fassiez, il faudra bien que j'y passe, et personne n'y peut rien Et puis, ce n'est vraiment pas une affaire. Un jour, vous entendrez dire que je me suis jeté d'un pont, et basta...... Rien de ce que vous pouvez dire ne me sauvera. C'est une décision mûrement réfléchie, ça doit arriver".

 

(*3) Voici deux extraits des compte rendus hospitaliers de l'Hôpital Bellevue, publiés par Bob Reisner : "Dans la salle PQ3 où l'on met les malades semi-agités, le patient manifesta une dépendance passive et se montra coopératif et amical envers tous les médecins. Les tests psychométriques révélèrent une intelligence nettement supérieure à la moyenne, avec des tendances paranoïdes. Les rapports des psychiatres mettent en évidence une personnalité agressive et fuyante avec des manifestations liées à des fantasmes archaïques et sexuels associés à de l'agressivité et à une pensée paranoïde. Le diagnostic psychanalytique fut : psychose sous-jacente ".

Pour la seconde admission, " le patient se présenta lui-même au service de psychiatrie, en invoquant l'état de profonde dépression sans lequel il se trouvait depuis qu'il avait quitté l'hôpital, sa rechute dans l'alcoolisme et ses craintes pour sa propre sécurité. Le diagnostic à l'admission fut : éthylisme profond et état psychotique. Après avoir interrogé le patient, le médecin envisagea le recours aux électrochocs. Il lui a fait faire une ponction lombaire. Le Wassermann sanguin était de 2 + positif (Ndlr : révélateur d'une syphilis). Les rapports des infirmières indiquent que le patient était apragmatique et qu'il réclamait sans cesse des doses de paraldéhyde. Apparemment, il n'y a pas eu de véritable amélioration pendant son séjour dans ce service. On avait prétendu qu'il avait été traité en 1945 à Los Angeles par prises de pénicilline, de bismuth et d'arsenic. L'examen neurologique fut négatif ".

 

(*3bis) Dans la préface de Bird Lives, le livre de Ross Russell, Chan Richardson (Parker) écrit : " J'ai toujours pensé que la tentative de suicide de Bird avait eu pour but d'attirer l'attention sur lui et que c'était une façon de crier à l'aide. S'il avait vraiment voulu mourir, il aurait pu utiliser des méthodes plus efficaces ; il en connaissait ". Dans l'ouvrage, Russell raconte qu'un des psychiatre de l'hôpital conseilla à Chan de faire interner Charlie dans un établissement spécialisé. Selon son diagnostic, Charlie était fou, et seule une thérapeutique par électro-chocs améliorerait peut-être son état. Chan protesta, pour s'entendre demander par ledit psychiatre si elle voulait un mari ou un musicien ".

 

(*4) Ross Russell indique, dans Bird Lives, que Charlie a joué au Storyville de Boston après sa sortie de l'hôpital, " où il se montra inégal et se plaignit de la rythmique avec laquelle il avait pourtant déjà travaillé. Sa conduite dans la vie courante devint de plus en plus imprévisible. Un après-midi, il se rendit à la morgue de cette ville et, ayant raconté qu'il cherchait à identifier un ami, victime d'un règlement de compte, il passa une partie de la journée à examiner les cadavres que le personnel sortait pour lui des compartiments réfrigérés, tout en échangeant des plaisanteries macabres. Le soir venu, il raconta son expérience aux musiciens de l'orchestre ".

 

227 CHARLIE PARKER WITH STRINGS Radio WABC, Birdland, NYC, 27 août 1954

Charlie Parker (as), probablement Walter Bishop (p), Tommy Potter ou Teddy Kotick (b), Roy Haynes (d), section de cordes, comprenant Teddy Blume (vln), et oboe non identifiés. 

a THEME 1

b WHAT IS THIS THING CALLED LOVE (2'09)

c REPETITION (2'36)

d EASY TO LOVE (2'08)

e EAST OF THE SUN (3'32)

f THEME 2

Note: sur Ozone 2, JUTB 3018(cd) sauf a et f

 

Bob Reisner relate: " On m'a rapporté plusieurs versions de l'incident malheureux du Birdland (ndlr: intervenu le 29/9). (...) Les cordes jouaient EAST OF THE SUN et Bird improvisait sur DANCING IN THE DARK. C'était le morceau le plus fou. Face au public, Charlie déclara aux musiciens: - Vous ne savez pas jouer ; vous êtes virés. Une autre version plus vraisemblable m'a été présentée par le bassiste de l'orchestre, Tommy Potter, poursuit Reisner. La nuit où l'incident a éclaté, c'était conjointement l'anniversaire de Dinah Washington et de Bird. Dinah avait organisé une fête dans les coulisses, et Bird était saoul. Pendant 1'un des entractes, il sortit de la boîte, ouvrit la porte d'un taxi, et s'assit sur le tapis de la banquette arrière en laissant pendre ses jambes par terre. Le chauffeur lui demanda où il voulait aller et il répondit qu'il souhaitait seulement s'asseoir là. Ils commencèrent à se disputer. Bird est resté dans le taxi: le chauffeur l'a déposé au commissariat de police le plus proche. En l'absence de Bird, le Birdland n'avait plus besoin de cordes, et c'est pourquoi la direction congédia les musiciens ".

 

228 CHARLIE PARKER / MJQ Carnegie Hall, NYC, 25 septembre 1954

Charlie Parker (as), John Lewis (p), Percy Heath (b), Kenny Clarke (d), Bob Garritty (m.c.) 

a THE SONG IS YOU (4'20)

b MY FUNNY VALENTINE (2'00)

c COOL BLUES (2'45)

 Note: concert enregistré dans le cadre du Birdland All Stars Concert, où se produisirent notamment le Count Basie Orchestra, Lester Young, Billie Holiday et Sarah Vaughan, pour le compte de Roulette Records. Bird était en piètre condition physique et son jeu s'en ressent. Complet sur Roulette RE-127, JUTB 3018(cd)

 

" Bird n'était pas au meilleur de sa forme, commenta Down Beat, mais la technique et le métier acquis lui ont toutefois permis de gratifier le public de quelques beaux passages, suggérant comment il peut jouer quand il est plus détendu ! " C'était la première fois qu'un chroniqueur cherchait des excuses à la médiocrité d'une prestation de Charlie, ajoute Ross Russell dans Bird Lives.

 

  

1954 - 4

 

 A sa sortie de Bellevue, Bird installe sa famille dans la maison de la mère de CHAN, à New Hope, en Pennsylvanie (Chan prétend que sa mère n'en était pas propriétaire). I1 est astreint néanmoins à une consultation quotidienne à l'hôpital. Le samedi 30 octobre, il participe à un concert à Town Hall présenté par Robert REISNER et baptisé Great Moderns in Jazz (*1). Sont présents, Sonny ROLLINS, Thelonious MONK, Art FARMER, Horace SILVER, Jimmy RANEY, Gigi GRYCE , Winton KELLY.

A cette époque, il se lance dans la peinture, mais se met à boire abondamment en tentant de décrocher de la drogue (voir à ce sujet les déclarations de Art Blakey, complétées par celles de Bird, en 1955-1*6). I1 joue épisodiquement au Arthur's, 7th Avenue (*2), The Savannah (voir anecdote 54/2), The Montmartre (*6), The Bohemia (*3). Sa section rythmique est généralement composée de Ted WALD, Warrick BROWN, Bill HEINE. Ce groupe se produit également le dimanche soir à l'Open Door (*4).

Vendredi 10 décembre: Bird participe à la dernière séance d'enregistrement en studio de sa vie (Rub. 229). En quintet avec Walter BISHOP, Billy BAUER, Teddy KOTICK, Art TAYLOR, il interprète de nouveau des thèmes de Cole PORTER: LOVE FOR SALE, I LOVE PARIS. I1 lui reste trois mois à vivre. Du 13 au 18 décembre, il réapparaît au Blue Note de Philadelphie. A Noël, il est présent, dans un triste état, au Down Beat Club de New York (*5).

 

 

(*1) " Je suis fier d'avoir organisé un concert de Bird au Town Hall ce samedi-là, écrit Bob Reisner. Ce fut sa dernière apparition en public (ndlr: de large concert). I1 joua merveilleusement, pour la plus grande joie des quelques auditeurs. On avait fait peu de publicité pour ce concert, faute d'argent, ce qui explique le peu d'affluence. Bird se sentait bien ce soir-là et sa joie filtrait de son instrument. I1 avait emprunté le saxophone de Gigi Gryce, également au programme. Juste avant de jouer, il avait engagé une compétition avec moi: c'était à qui boirait le plus grand nombre de verres d'eau. J'avais terriblement soif et j'étais persuadé de l'emporter. Mais il a gagné de quelques verres ". (ndlr: Bird buvait beaucoup d'eau froide pour calmer ses douleurs d'estomac dues à l'ulcère).

Ross Russell ajoute dans Bird Lives qu'à l'entracte, un représentant du Syndicat (ndlr: des musiciens de New York - Local 802) fit une apparition pour saisir une partie des gains de Charlie.

Ira Gitler relate dans le numéro de Down Beat d'août 1995 : "Le dernier grand concert de Bird dont je fut témoin se déroula à Town Hall, le 30 octobre 1954. Il joua magnifiquement et électrisa l'assistance entière. Malheureusement, ce concert ne débuta pas à l'heure prévue, et lorsque les machinistes firent descendre le rideau sur un Bird en plein envol, le public fut abandonné à son sort, et éprouvant une forte sensation de frustration ".

 

(*2) " A cette époque, il y avait dans Greenwich Village un club qui s'appelait Arthur's Tavern, raconte le batteur Al Levitt. Jouait là un pianiste que je connaissais, j'ai oublié son vrai nom mais il était connu professionnellement sous celui de Jinx Jingles. Il y avait aussi une contrebasse, une caisse claire et une charleston qui appartenaient au club. Chaque fois que j'étais libre, j'y allais avec un bassiste, Al Cotton ou Teddy Wald, simplement pour jouer. Bird vivait avec des amis dans le voisinage et, à l'époque, il n'avait même pas d'instrument. Comme Jinx était aussi un de ses amis, il venait traîner là le soir. Puis différents saxophonistes venaient jouer et, dès qu'ils avaient fini leurs solos, Bird empruntait leur instrument et jouait aussi. C'était devenu une chose régulière et ça dura près de deux mois. Je venais jouer là presque tous les soirs, juste pour avoir l'occasion de jouer avec Charlie Parker.

" Pendant toute cette période, les seuls mots que nous avons échangés, ce fut un soir pendant un de ses solos. Il se tourna vers moi et dit entre deux phrases : - Je t'entends, Baby ! Et je répondis : - Merci. Il jouait sur n'importe quel instrument à anche qu'on pouvait apporter. Jackie McLean venait parfois (*2ter) et ils jouaient tous sur l'alto de Jackie, ou sur le ténor de Brew Moore, ou sur le saxophone en ut ou le baryton de Larry Rivers, ou sur la clarinette de Sol Yaged. Bird jouait sur tout instrument à anche qu'on lui tendait. Quelquefois, quand il n'y avait personne avec un saxophone, Phil Woods (*2bis), qui travaillait de l'autre côté de la rue, accompagnant un spectacle de strip-tease au Nut Club - avec Jon Eardley (tp), George Syran (p), Nick Stabulas (d) - venait pendant l'entracte avec son alto et ils jouaient tous deux sur l'alto de Phil ".

 

(*2 bis) Ce que confirme Phil Woods à Ira Gitler dans la revue Down Beat d'août 1995. "Je jouais au Nut Club quand quelqu'un se présenta, déclarant que Bird était présent au Arthur's Tavern. Je m'y précipitai et le découvrit en train de jouer avec le baryton de Larry Rivers, accompagné par une caisse claire et un vieux piano droit. Sa présence occupait la scène entière et je l'observai avec l'oeil dont on regarde ses enfants lorsqu'ils sont petits. J'avais des problèmes avec mon instrument, je n'étais pas satisfait de l'anche, du bec, de tout... Mais je dis à Bird : - Peut-être aimeriez-vous jouer de mon alto ? Après qu'il eut répondu par l'affirmative, je me précipitai à travers Sheridan Square et revint avec le biniou. Il joua LONG AGO AND FAR AWAY et je pensai : - Humm, le sax semble être au point. Il me dit alors : - Maintenant, c'est à toi de jouer. Là, je me trouvais dans le four, en plein incendie new-yorkais. Mais il me déclara cela avec amour, paternellement ". Lorsque Woods reprit prestement son engagement et joua HARLEM NOCTURNE pour les strip-teaseuses pour la huit centième fois, son instrument parut reprendre du poil de la bête, conclut Ira Gitler.

 

(*2ter) Dans Jazz Anecdotes, Bill Crow précise que Jackie McLean fut occasionnellement invité à se joindre à Parker pour un gig : "Ce fut l'un des plus grands honneurs musicaux de ma vie lorsque Bird me réclama, déclare Jackie McLean. J'ai dû jouer avec lui deux fois. Lorsque le gig fut terminé, il me paya, ce qui me flatta car je ne jouais pas pour de l'argent. Je n'y avait pas pensé lorsqu'il m'avait invité. Je ne lui avais d'ailleurs pas demandé - ni avant, ni après - quel était le prix du gig (...). Il m'appela et me dit : - Tends ta main ! et il commença à compter en posant des billets verts dans ma main. Quand il attint le chiffre dix-huit, je tendai toujours la main et il dit : - Bon sang, Jackie, retire ta main, parfois... Aussi, je conservai quinze dollars et lui rendis trois dollars. C'était une sacrée somme pour moi, à l'époque.

Bill Crow ajoute que lorsque Bird était à court d'argent, il lui arrivait de fouiller dans les poches de McLean. " La première fois qu'il me tomba dessus, j'avais six dollars et il s'en attribua quatre... Lorsque je le revis, il trouva le chemin de ma poche mais je pensai en moi-même : - Et bien, cette fois, il va avoir une mauvaise surprise. Mais il introduisit quelque chose dans cette poche. Il y lâcha dix dollars... Voilà le genre de type qu'il était. Il avait l'habitude de répéter cette manoeuvre avec beaucoup de musiciens. Freddie Redd était l'un de ceux avec qui il pratiquait le jeu de la poche. Quand il y fourrait sa main, vous ne saviez jamais ce qui allait y entrer ou en sortir ".

 

(*3) " Quelque temps après, poursuit Al Levitt (suite *2), un soir où Bird était en panne d'agent pour payer un taxi, il entra au Café Bohemia, qui était juste un bar de quartier de l'autre côté de la rue où il partageait un petit appartement avec ses amis Harvey Cropper et Ahmed Basheer, et il demanda au patron de lui prêter vingt dollars pour payer son taxi, lui promettant qu'il viendrait le lendemain soir avec d'autres musiciens et jouerait pour rien, ce qu'il fit. La nouvelle se répandit dans les rues que Bird jouait là et le club fut vite bourré. C'est ce qui donna au propriétaire l'idée de transformer son bar en club de jazz, qui devint l'un des plus célèbres de New York, et cela pendant plusieurs années.

 

(*4) Le saxophoniste Vince Bottari raconte une longue anecdote à Bob Reisner. " Ca a commencé à l'Open Door. Je traînais en quête d'un concert. Il ne se passait rien dans la plupart des boîtes. Aussi, j'ai décidé d'entrer au Door. J'y ai retrouvé quelques amis et l'un d'eux m'a appris que Bird venait de quitter (ndlr : le 10 septembre) l'hôpital Bellevue où il avait fait un séjour après la mort de sa fille Pree. Je discutais avec lui quand Bird est arrivé et, voyant mon saxophone, il m'a demandé si je pouvais le lui prêter. J'ai accepté très volontiers. Il y avait des musiciens qui passaient à l'Open Door. On a donc décidé d'aller au Arthur's, un petit endroit près du Nut Club, sur la 7th Avenue, où les musiciens jouaient sans cachet. C'était le rêve du patron d'avoir des gars qui jouent pour rien.

" A l'époque, il y avait là un pianiste qui s'appelait Jinx Jingles et un batteur du nom de Al Levitt. Bird a commencé à jouer avec mon saxophone. Il a joué un blues et pris une cinquantaine de chorus absolument superbes et qui sonnaient merveilleusement, d'autant qu'ils sortaient de mon alto. Jackie McLean a joué après lui. Bird s'est assis devant la scène et j'ai pris le relais. Je me sentais très nerveux. Mais après ma prestation, il m'a souri et a hoché la tête. Ca m'a mis du baume au cœur. Notre petit concert improvisé a pris fin comme ça.

" On ne savait pas où aller. Alors, certains d'entre nous ont décidé d'aller chez un ami. On ne voulait pas lâcher Bird. Malheureusement, l'ami en question n'était pas chez lui. On a décidé d'aller dans la piaule d'un batteur que je connaissais, Tom Wayburn, qui habitait pas loin de la 72nd Street et de Riverside. On a pris d'abord un pot dans un bar. Bird a pas mal bu et il ne se sentait pas très bien. L'un des gars a invité un marin qui se trouvait là à se joindre à nous. Il était prêt à payer le taxi. Bird s'est endormi pendant le trajet. On a essayé de le réveiller tout doucement, mais le chauffeur de taxi s'est interposé et l'a secoué sans ménagement. Quand Bird s'est réveillé, furieux, il a injurié le chauffeur qui a filé sans demander son reste.

" On est allé dans la piaule du copain. C'était dans un sous-sol. Bird était dans le cirage ; il s'est assis sur le lit et il était sur point de se rendormir quand le marin - qui était probablement bourré - a commencé à l'embêter en lui demandant de mettre un peu d'ambiance. Bird l'a prié de le laisser tranquille, mais le type insistait lourdement. Il lui donnait des coups de poing sur l'épaule. Quand Bird en a eu assez, il s'est levé et lui a fait face. Le marin était sacrement baraqué et beaucoup plus grand que Bird.

" Bird lui a craché à la figure en guise de déclaration de guerre. L'autre lui a envoyé un direct qui l'a mis K.-O. Bird s'est retrouvé contre le rebord de la fenêtre, sa cigarette toujours à la main, sa lèvre inférieure en sang. Le type s'apprêtait à reprendre le combat. La pièce était minuscule et on s'était réfugié dans le couloir. Charlie ne lui a pas laissé le temps de passer à l'attaque : il s'est jeté sur lui et l'a fichu à la porte. On s'est retrouvé tous dans le couloir avec ce fou furieux qui continuait d'injurier Bird, de le défier, de le traiter de poule mouillée. A la fin, il lui a hurlé : - Espèce de sale Négro ! Il y a eu quelques instants de silence et puis brusquement, comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu, Bird a fait irruption, il a foncé sur le marin et l'a cogné à la mâchoire avec une telle férocité qu'il l'a expédié dans les cabinets du couloir. Le marin a atterri sur le cul. Il s'est évanoui.

" Un de mes amis était allé prévenir la police ; deux flics ont débarqué juste à ce moment-là. Le marin avait repris conscience ; il était sur point de remettre ça, et Bird le menaçait en le traitant de sale Blanc décoloré. Les deux flics ont forcé le marin à déguerpir et on est tous sortis ; il était clair qu'on ne jouerait pas là. Une fois dehors, l'un des policiers, un gars très branché, a demandé à Bird ce qui s'était passé. Charlie lui a dit comment le type l'avait appelé. Le flic a seulement souri à Bird et dit : - Alors quoi ?, comme pour signifier que des trucs comme ça arrivaient souvent, et Bird lui a rendu son sourire, l'air ravi. Quand l'affaire a été terminée, nous avons descendu la rue nous sommes arrêtés au Nedick's pour boire un café. Bird n'a cessé de répéter qu'il était désolé de ce qui s'était passé et qu'il était mécontent de lui-même ".

 

(*5) " Pendant la semaine de Noël, je (Ross Russell dans Bird Lives) vit Charlie au Club Down Beat qui venait de s'ouvrir pour une courte durée dans un sous-sol de la 8th Avenue, près de la 48th Street. Bird portait un complet défraîchi qu'il n'avait pas fait nettoyer depuis des semaines, une chemise blanche avec des traînées de crasse au col et aux poignets, des pantoufles. Son visage était bouffi, et les paupières si lourdes qu'on ne voyait l'iris qu'à demi.

" Charlie passa les cinq premières minutes de la série à monter lentement son saxophone sous les yeux des autres musiciens, tous inconnus et passablement nerveux. Dès qu'il eut commencé à jouer, il parut évident qu'il éprouvait des difficultés avec sa colonne d'air, et sa sonorité habituellement si pure et éclatante semblait floue par moment. Le club n'était plein qu'à moitié, et la direction ne s'intéressait pas à la musique. Sur l'estrade, on se donnait beaucoup de mal pour lancer une jam session comme au bon vieux temps de Kansas City, mais sans grand succès. Aux tables, les clients s'absorbaient dans leurs conversations tout en sirotant, jetant parfois des regards peu amènes sur l'orchestre. Les improvisations de Charlie étaient pourtant étranges et captivantes, comme s'il cherchait à pénétrer dans une région inexplorée de son art. (....) Ce fut la dernière fois que je vis Charlie Parker ".

 

(*5 bis) Ralph Douglas était le chauffeur de taxi préféré de Charlie Parker. Bird était fou des taxis, rappelle Bob Reisner. Il aimait conduire, mais considérait avec raison que cela revenait moins cher de prendre un taxi. Les chauffeurs de taxi le connaissaient bien. " Une nuit, je suis entré au Down Beat Club, raconte Ralph Douglas. Bird se trouvait là en simple visiteur. Il joua quelques morceaux avec l'orchestre. Il les prenait sur un tempo terrifiant. Le batteur, manquant d'expérience, n'arrivait pas à suivre. Soudain, Bird s'est arrêté net, s'est tourné vers lui et a ordonné : - Mec, lève-toi ! Il a repéré Max (Roach) assis dans la salle, lui a fait signe et a terminé le set avec lui ".

 

(*6) " La dernière fois que je l'ai vu, ça n'avait rien d'agréable, confie Jackie McLean à Bob Reisner. Je me trouvais dans un petit club du Village, le Montmartre, et j'étais malade. Ahmed Basheer m'a accompagné chez moi et Bird a dit qu'il s'occupait de mon saxo. Il l'a mis au clou, et j'étais assez en colère contre lui. Je me suis débrouillé pour le récupérer assez rapidement pour un engagement, le dimanche soir à l'Open Door. Bird était là, assis à une table, et je n'ai pas voulu lui adresser la parole. Au moment de la fermeture, il était devant la boîte et m'a demandé : - On va dans le haut de la ville ? Je vais appeler un taxi. - J'en prendrai un tout seul, lui ai-je répondu, et ce que j'ai fait. Peu de temps après, j'étais assis dans un bus. J'ai ouvert un journal et j'ai appris la nouvelle (ndlr : la mort de Bird). J'ai dû descendre de l'autobus ; je ne connaissais pas cette rue, mais j'ai commencé à marcher, en larmes ".

 

229 CHARLIE PARKER QUINTET Fine Founds Studio, NYC, 10 décembre 1954

Charlie Parker (as), Walter Bishop (p), Billy Bauer (g), Teddy Kotick (b), Art Taylor (d) 

a LOVE FOR SALE (fd) (0'17)

b LOVE FOR SALE (pc) (5'45)

c LOVE FOR SALE (pi) (1'03)

d C2115-4 LOVE FOR SALE (pc) (5'32)

e C2115-5 LOVE FOR SALE (ma) (5'35)

f C2116-2 I LOVE PARIS (pc) (5'07)

g C2116-3 I LOVE PARIS (ma) (5'07)

Note: enregistrement pour Verve Records. Dernière séance de Bird en studio. Complète sur Verve 837154-2(cd) ; morceaux d, e, f, g sur le vinyl Barclay GLP3597, et e, g, sur Verve MGV8001. Initiales pc = prise complète, ma = matrice, pi = prise incomplète, fd = faux départ.

 

Billy Bauer arriva très tôt au studio. La pièce était sombre et vide. Seule une lumière traversait la vitre de la cabine, mais elle était suffisante pour qu'il s'installât et se mit à jouer. Soudain Bird, traditionnellement en retard, fit irruption. Non seulement il se présentait en avance mais également d'excellente humeur en dépit des difficultés rencontrées au cours de l'année. En fait, Charlie était probablement arrivé au studio des heures avant Bauer pour rencontrer Lester Young. Pres avait enregistré un peu plus tôt ce jour dans le même studio, et tous deux étaient probablement sortis boire un verre. Ce fut peut-être bien leur dernière rencontre.

Billy Bauer fit écouter ses compositions au grand Yardbird et crut même un instant que celui-ci allait les jouer. Mais Charlie, en ajustant son instrument, se contenta de lui dire tout le bien qu'il pensait de son travail tandis que les autres musiciens arrivaient et se préparaient à jouer. Quelques minutes plus tard, Bird s'emporta contre Norman Granz et un éditeur de musique sur le choix des thèmes qui allaient ou non être enregistrés. L'éditeur partit, puis Bird et Granz se consultèrent et trouvèrent un compromis: deux thèmes seulement seraient exécutés, de Cole Porter tous les deux.

Parker demanda à l'orchestre de jouer LOVE FOR SALE. A l'écoute des premières prises, on éprouve l'impression que Bird ne connaît pas bien le thème. Mais Billy Bauer explique qu'il en est le seul responsable: " Je connaissais le thème, j'avais dû le jouer deux ou trois fois professionnellement. Là, je l'enregistrais avec Charlie Parker. I1 utilisait les premières prises en guise de répétition, d'explication musicale de ce qu'il désirait et, en ces moments d'indécision, il nous dirigeait, nous apprenait. Une fois satisfait de LOVE FOR SALE, il nous a expliqué I LOVE PARIS; il avait en tête ce qu'il voulait faire ".

 

Art Taylor (+) évoque également la nervosité ressentie à l'occasion d'une séance avec Parker. I1 était jeune et relativement nouveau dans les studios. I1 se rappelle avoir été engagé par Walter Bishop, mais ne peut expliquer pourquoi il fut choisi à la place des batteurs habituels: Roy Haynes (sans doute retenu par Sarah Vaughan) ou Max Roach (certainement aux côtés de Clifford Brown). Taylor avait déjà joué avec Bird en tant que membre du trio de Bud Powell, mais enregistrer avec lui représentait un grand pas en avant. Très exigeant envers lui-même, précis dans son jeu, Art était lui aussi gêné par l'absence de répétition (++). Mais, connaissant Bird, il s'attendait à ce que les choses se passent ainsi. Et pour ne rien arranger, Charlie lui offrit un long solo dès le premier thème. " Je devrais arpenter New York en portant un pancarte affichant : Je suis l'auteur du plus long solo de batterie qui ait été enregistré en studio pendant les séances de Charlie Parker ", conclut Taylor avec humour. I1 pourrait ajouter: je fus le dernier batteur accompagnant le Bird en studio. Car Charlie "Yardbird" Parker n'enregistrera plus jamais. (D'après Phil Schapp).

(+) Dans son recueil d'interviews, Notes and Tones, Art Taylor cite Art Blakey : " ...La société l'a (Bud Powell) détruit, tout comme Bird. Vous souvenez-vous de ce Noël avant la mort de Bird, lorsque nous nous trouvions réunis dans le loft d'une connaissance, dans le Village, en compagnie de Charlie et de Hank Mobley ? Bird nous a dit : - Ecoutez avec vos yeux et voyez avec vos oreilles ! Je ne l'oublierai jamais ".

(++) Dans une interview publiée dans Jazz Hot d'octobre 1958, Art Taylor est sévère avec lui-même : " J'ai honte des disques (ndlr : pourquoi le pluriel ?) que j'ai faits avec Parker en décembre 1954 : ce sont les plus mauvais de ma carrière. Avec un type aussi chouette que Parker, j'aurais dû faire des étincelles, mais je crois que je n'étais pas très en forme ces jours-là. Je faisais, à cette époque, partie de sa formation régulière (ndlr : Bird n'en avait plus…), et nous avons joué à Boston et à Atlantic City. J'aurais aimé, certains soirs, qu'il y eut un magnétophone - c'est dommage ! "

 

 230 CHARLIE PARKER SOLO Appartement de Dick Meldonian, NYC, 1954

Charlie Parker (as) 

a Bird joue des gammes et une partition (13'00)

Note: enregistrement privé. Sur Philology W846.2(cd) (seulement 9'17). La durée effective de 13'00 est précisée dans la discographie de Robert Bregman.

 

 

 

 

 

2